Interview Francophone
Pour un meilleur 21ème siècle

Une journaliste européenne
qui inspire
les générations du 21e siècle
Interview en exclusivité avec
Branka Bogavac
Le Comte
Écrivain et publiciste, Ancienne Diplomate
Chevalier des Arts et des Lettres
Membre titulaire de la Dukljanska akademija nauka i umjetnosti du Monténégro
Cette interview a été sélectionnée pour l'édition spéciale 2026 Visionnaires du 21e siècle du journal européen www.InterviewFrancophone.net, membre de l'Association de la presse étrangère à Paris (APE)

Entretien mené par Monsieur Branko Masirevic, journaliste franco-serbe
Préface
« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » — René Char
Il est des femmes dont la vie se reconnaît à ce qu'elles ont su écouter plutôt qu'à ce qu'elles ont voulu dire. Branka Bogavac Le Comte est de celles-là. Soixante ans durant, depuis cet appartement parisien d'où l'on aperçoit, dit-on, la Tour Eiffel, elle a frappé aux portes des écrivains, des peintres, des hommes de pensée et des témoins, et elle a recueilli ce qu'ils consentaient à lui confier. De ces conversations patientes, lentement déposées dans le serbe-monténégrin maternel comme on dépose un trésor dans une langue où il sera protégé du bruit, est née une œuvre que peu d'intervieweurs européens peuvent prétendre égaler : quinze livres, plus de cent interlocuteurs, treize Prix Nobel de littérature, et l'essentiel d'un siècle de pensée européenne passé au crible d'une seule présence attentive.
La rencontre fortuite à laquelle invite cet entretien donné au Petit Journal européen — la première qu'elle accorde, à ma connaissance, à un titre francophone de la diaspora dans le cadre de l'édition spéciale Visionnaires du 21ᵉ siècle — concentre, en quelques pages, ce que soixante ans de pratique ont décanté en sagesse. Madame Bogavac n'y dit pas tout ; elle dit l'essentiel. Elle évoque le « hasard magique » qui ouvre, pour qui sait s'obstiner avec douceur, des portes que la foule n'enfonce jamais. Elle se souvient de Michel Foucault et de Raymond Aron lui permettant, par leur entremise, de franchir le seuil du Collège de France où Borges l'attendait sans le savoir. Elle restitue ce petit-déjeuner devenu mythique avec l'auteur de Ficciones et Maria Kodama, ce moment « plus intime, presque suspendu » dont elle dit, avec une probité qui la définit, qu'il fut l'effet d'une timidité plus forte que son audace. Sa méthode tient en cette phrase : ne pas être l'architecte, mais l'initiatrice — celle qui ouvre un passage, et qui se retire pour que les voix se répondent.
Il faut, pour comprendre la portée de ce qu'on va lire, rappeler d'où vient cette voix. Née en 1937 à Virpazar, au bord du lac de Skadar, élevée dans le village monténégrin de Bor où la fillette gardait les moutons en lisant la vie de Marie Curie, formée au lycée de Berane puis à la Faculté de philologie de Belgrade, arrivée à Paris en 1965 avec une bourse au titre des échanges culturels franco-yougoslaves, elle ajouta la Sorbonne à son palais mental et n'en repartit plus. Pendant près de quarante ans, elle fut la correspondante à Paris de l'ensemble de la presse yougoslave puis post-yougoslave — Politika, NIN, Pobjeda, Vijesti, Oslobođenje, et bien d'autres titres dont la liste seule donnerait le vertige —, sans jamais être salariée d'une rédaction unique, parce que cette indépendance était la condition même de son œuvre. De 2004 à 2006, dans un instant historique d'une rare densité symbolique, elle dirigea avec rang de diplomate le Centre culturel de Serbie-et-Monténégro à Paris, rue Saint-Martin, à la veille de l'indépendance monténégrine. La République française la fit Chevalier des Arts et des Lettres en 2013 ; le Monténégro la nomma première citoyenne d'honneur de la commune de Petnjica en 2020 ; l'Académie de Doclée l'accueillit comme membre titulaire en 2021.
Mais ces titres n'épuisent pas la vérité d'une telle vie. Ils en sont la trace administrative, et l'on sait que les traces administratives, comme le rappelle Char, ne font pas rêver. Ce qui fait rêver, dans la trajectoire de Branka Bogavac, c'est l'écart presque inconcevable entre les deux pôles de son existence : la petite gardienne de moutons du Bihor lisant Marie Curie au creux d'un pâturage, et l'intervieweuse de Borges, de Cioran, de Kundera, de Toni Morrison, de Mario Vargas Llosa, d'Octavio Paz, qui aura tenu pendant six décennies, entre Paris et Podgorica, le fil ténu d'une conversation européenne ininterrompue. Cet écart n'est pas une rupture : c'est une fidélité. Elle est devenue ce qu'elle est par fidélité à cette enfant qui lisait, par fidélité à un père instituteur francophile, par fidélité au frère aîné Dušan Bogavac dont l'éthique journalistique fonde encore aujourd'hui le prix éponyme décerné par le Syndicat indépendant des journalistes de Serbie. La fidélité, chez elle, est une discipline plus exigeante que l'ambition.
L'entretien qu'on va lire prolonge cette fidélité jusqu'à notre époque. Trois questions seulement — celles posées avec une justesse remarquable par Ingrid Vaileanu-Paun, rédactrice en chef du Petit Journal européen —, et trois réponses qui suffisent à dessiner la conscience d'une vie. À la première — qui interroge la valeur du legs constitué par ses entretiens —, Madame Bogavac répond en récusant doucement le mot même de journalisme : ces échanges, dit-elle, « excèdent le cadre du journalisme », ils relèvent du « dialogue vivant ». Et elle nomme aussitôt la raison politique qui sous-tend ce travail : les voix qu'elle a recueillies sont, pour la plupart, celles d'hommes et de femmes qui ont connu l'oppression — en Chine, en Russie, en Hongrie, en Roumanie, en Argentine, en Pologne, en Bulgarie, en Serbie, au Monténégro. Ses livres sont, écrit-elle, des élans : « ceux de la révolte, de la désobéissance, et d'un rêve obstiné de liberté. » Voilà le geste fondateur : ce qui se présentait comme une œuvre d'archive littéraire se révèle une œuvre de résistance — une collection d'antidotes patiemment composée contre les nouvelles formes du totalitarisme.
À la deuxième question, qui l'interroge sur le mystère de l'approche des grandes figures, elle livre sa formule la plus heureuse : le hasard magique. Non pas la chance, qui est aveugle, mais cette manière qu'a le réel de s'ouvrir à qui persiste avec une certaine forme de grâce. Elle décrit la foule autour de Borges, son obstination lumineuse, l'aide de Foucault et d'Aron, et ce moment presque romanesque où une voix anonyme s'engage à organiser la rencontre. On y entend une éthique de la rencontre qu'elle nommera ailleurs son « esthétique morale » : la timidité comme forme supérieure de respect, le petit-déjeuner choisi contre le déjeuner pour préserver la justesse de la situation, l'approche du mythe non comme preuve mais — encore et toujours — comme trace.
La troisième réponse est peut-être la plus bouleversante. Elle convoque, en quelques paragraphes denses, Efim Etkind et l'URSS d'entre les Congrès, Pasternak et l'auto-trahison, Janusz Głowacki et « les êtres sans adresse », Gao Xingjian pour qui « la littérature est l'histoire de l'homme et de son âme », György Konrád selon qui « l'écriture sauve les vies humaines de l'oubli », Czesław Miłosz constatant simplement : « Tant de gens ont disparu sans laisser de trace écrite », Francis Bacon enfin rappelant le devoir de l'art de « montrer la violence faite à l'existence ». Au centre, comme une signature, sa propre formule : C'est aussi pour cela que je fais des entretiens. On ne dira jamais assez ce que cette phrase contient. Elle énonce, sans pathos et sans grandiloquence, la vocation entière d'une vie : recueillir la parole pour arracher des existences au silence, opposer la voix au néant, faire de la conversation un acte ontologique. Les entretiens de Madame Bogavac ne sont pas des artefacts journalistiques. Ils sont des refuges où les voix continuent de parler longtemps après que leurs auteurs se sont tus.
Il faut souligner aussi ce que cet entretien dit du présent. Madame Bogavac n'écrit pas comme une survivante du XXᵉ siècle, mais comme une témoin alarmée du XXIᵉ. Lorsqu'elle évoque les « nouvelles formes du totalitarisme », elle ne fait pas de la nostalgie ; elle décrit les contours d'une menace contemporaine qu'elle perçoit avec la lucidité de qui a vu déjà mourir un monde. C'est ce qui rend cet entretien si nécessaire à l'édition Visionnaires du 21ᵉ siècle du Petit Journal européen : il fait de l'expérience accumulée un instrument d'alerte, et de la mémoire un outil de vigilance. Là où l'air du temps confond souvent la trace et l'empreinte numérique, l'instantané et le témoignage, la voix simulée et la parole engagée, Madame Bogavac rappelle que la trace véritable suppose un sujet qui consent, une écoute qui accueille, et un récit qui se transmet. La conversation est, à ses yeux, un acte de civilisation.
Le lecteur qui ouvrira les pages qui suivent y trouvera donc bien plus qu'un témoignage personnel. Il y entendra une voix singulière qui, par sa modestie même, donne accès à un univers immense — celui des écrivains qui ont sauvé la part d'humanité menacée par les régimes du XXᵉ siècle, et qui, par leurs livres, leurs pièces, leurs sculptures et leurs musiques, ont laissé à ceux qui viennent les armes patientes de la liberté. Il faut lire cet entretien lentement, comme on entre dans un salon dont l'hôtesse vous fait signe de vous asseoir sans rien exiger. Il faut accepter que la conversation soit une discipline. Il faut consentir à ce que les noms — Borges, Foucault, Aron, Kodama, Etkind, Pasternak, Głowacki, Gao Xingjian, Konrád, Miłosz, Bacon, Ionesco — passent en procession, non comme une parade d'autorités, mais comme une assemblée d'amis convoqués par une mémoire fidèle.
Au moment où s'achève, semble-t-il, le cycle « Dans la constellation des grands » que Madame Bogavac a inauguré en 2018 avec Dix Prix Nobel et qu'elle a poursuivi avec L'écriture comme source d'espoir, Femmes du monde et, en 2025, Artistes du monde — et au moment où elle évoque l'idée d'un nouveau livre consacré aux poètes —, cet entretien fonctionne comme une introduction biographique à toute son œuvre, mais aussi comme un manifeste discret. Il dit ce que la pratique de l'entretien peut être à son plus haut : ni interrogatoire, ni performance, ni recueil de confidences, mais transmission d'une foi tenace en la possibilité de l'homme. Croire que l'homme peut — et doit — l'emporter, écrit-elle en clôture. Telle est, après soixante ans d'écoute, la leçon qu'elle veut nous laisser. Elle nous oblige.
On lira donc l'entretien qui suit comme on accueille un don. C'est ainsi que Branka Bogavac elle-même, dans le titre de ses mémoires publiées en 2019, a défini l'art qu'elle pratique : Susret je najveći dar — La rencontre est le plus grand don. Le don, ici, est double : celui qu'elle a reçu de ses interlocuteurs au long d'une vie, et celui qu'elle nous fait en restituant, en quelques pages, l'essence de ce qu'ils lui ont transmis. Il est rare, à notre époque, qu'une voix ait à ce point la conscience de ce qu'elle porte. Que cette voix nous parvienne, par l'entremise du Petit Journal européen et de l'attention juste de sa rédactrice en chef, est en soi un signe d'espérance. Il restait à le souligner.
Branko Masirevic pour Interview Francophone:
Vous avez rencontré, interrogé, écouté les grandes figures de notre temps — artistes, écrivains, penseurs, responsables politiques — laissant derrière vous bien plus qu’une suite d’entretiens : une véritable constellation de traces. Celles-ci dépassent les frontières de votre culture, celle de l’ex-Yougoslavie, pour devenir un trésor précieux où viendront puiser ceux qui, demain, chercheront des raisons de résister aux nouvelles formes du totalitarisme.
Branka Bogavac:
Avec le recul, il apparaît clairement que ces échanges excèdent le cadre du journalisme. Ils relèvent d’un autre espace : celui du dialogue vivant. Je n’en étais pas tant l’architecte que l’initiatrice, ouvrant un passage où les voix pouvaient se répondre, se reconnaître, parfois se confronter.
Car ce débat leur appartient. Beaucoup ont connu, dans leur propre pays, l’épreuve de l’oppression — en Chine, en Russie, en Hongrie, en Roumanie, mais aussi en Argentine, en Pologne, en Bulgarie, en Serbie ou au Monténégro. Ils en ont porté témoignage dans leurs œuvres : livres, pièces de théâtre, sculptures, musiques. Ces entretiens en sont comme le prolongement, une résonance nouvelle autour d’une question inépuisable : le mal, le totalitarisme, la souffrance, la révolte — et, par-dessus tout, la nécessité de témoigner.
Une phrase de René Char semble ici s’imposer :
« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »
Dans ces pages, ce ne sont pas seulement des traces qui demeurent, mais des élans : ceux de la révolte, de la désobéissance, et d’un rêve obstiné de liberté. La critique, dans les pays issus de l’ex-Yougoslavie, ne s’y est pas trompée : elle y a reconnu la force et la justesse de ces empreintes.
Branko Masirevic pour Interview Francophone:
Approcher Jorge Luis Borges, Umberto Eco, Eugène Ionesco, Emil Cioran, Mario Vargas Llosa, Milan Kundera ou Marguerite Duras relevait presque de l’impossible, tant ces figures étaient entourées d’une sollicitation incessante. Comment atteindre ces voix dispersées aux quatre vents du monde ?
Branka Bogavac:
Dans ma vie, il y a toujours eu ce que j’appelle le « hasard magique » — cette manière secrète qu’a le réel de s’ouvrir, pour peu que l’on persiste. Autour de Borges et de son épouse, Maria Kodama, la foule était si dense que toute tentative semblait vaine. Pourtant, quelque chose en moi — une forme d’obstination lumineuse — refusait d’abandonner. J’ai alors croisé Michel Foucault et Raymond Aron. Je leur ai parlé, avec ferveur, de l’importance que cet entretien revêtait pour moi, mais aussi pour la culture dont je venais. Cela m’a permis de franchir les portes du Collège de France, tandis qu’à l’extérieur, la foule attendait encore. Puis, presque comme dans un récit, le hasard s’est incarné. J’ai laissé échapper à voix haute : « Comment rencontrer Borges ? » Une voix, tout près, m’a répondu simplement qu’elle le connaissait — et qu’elle pouvait organiser une rencontre. L’instant avait quelque chose d’irréel. Et pourtant, le lendemain matin, le téléphone a sonné. À l’autre bout du fil, Maria Kodama. Elle m’invitait à déjeuner avec eux. Ma timidité, plus forte que mon audace, m’a empêchée d’accepter. Nous avons finalement partagé un petit déjeuner — moment plus intime, presque suspendu — avec Borges et son épouse. L’entretien eut un retentissement considérable dans une Yougoslavie encore intacte, où Borges était déjà une figure quasi mythique. Il l’est demeuré. Et peut-être que, dans ce matin discret, quelque chose du mythe s’est laissé approcher — non comme une preuve, mais comme une trace.
Branko Masirevic pour Interview Francophone:
Pouvez-vous nous montrer plus précisément comment ce dialogue entre des auteurs de langues différentes, aux formes d’expression variées, et aux histoires à la fois collectives et individuelles, pouvait se déployer ?
Branka Bogavac:
C’est, en fin de compte, quelque chose d’assez simple. Efim Etkind me parlait, avec une tranquille gravité, d’un temps en URSS — entre le XVIIe et le XXe Congrès du Parti communiste — où la parole libre était devenue presque impossible. Pourtant, les artistes inventaient des chemins de traverse : ils tissaient des passerelles invisibles, convoquant William Shakespeare, Johann Wolfgang Von Goethe, Victor Hugo, afin de déjouer la surveillance idéologique et de maintenir vivant le dialogue des esprits.
Boris Pasternak évoquait, lui, l’auto-trahison, rappelant que demeurer un homme relevait déjà d’un courage essentiel. Le décor est ainsi posé : celui d’une humanité menacée, mais toujours résistante.
Puis, Janusz Głowacki décrit notre époque comme celle des migrations et des êtres sans adresse. Rien, dans ces mots, n’est fortuit : ils dessinent les contours d’un destin humain trop souvent opprimé, trop souvent menacé. Car ces voix viennent de ceux qui ont traversé les camps, les prisons, la censure — et parfois l’étroite frontière entre la vie et la mort. Ainsi, Gao Xingjian confie : « Si l’on considère que c’est une fierté d’être un être humain, c’est grâce à la littérature. La littérature est l’histoire de l’homme et de son âme. »
Pour György Konrád, « l’importance de l’écriture réside dans le fait de sauver les vies humaines de l’oubli ».
« Tant de gens ont disparu sans laisser de trace écrite », me disait Czesław Miłosz. Tout commence peut-être là : dans cette conscience aiguë de l’effacement. Écrire, interroger, recueillir la parole — ce n’est pas seulement témoigner, c’est arracher des existences au silence qui les menace. « C’est aussi pour cela que je fais des entretiens. » Cette phrase, à elle seule, contient la justification intime de tous mes engagements, aussi.
Francis Bacon le rappelait avec une lucidité implacable : « Le devoir de l’art est de montrer la violence faite à l’existence. » Mais révéler cette violence n’en constitue pas l’ultime horizon. Car tous, à leur manière, ont su préserver une foi fragile et tenace en la vie, en ses lueurs persistantes.
Et, comme chez Eugène Ionesco, qui voyait dans l’affrontement du Mal et du Bien une tension essentielle de la condition humaine, demeure une exigence : croire que l’homme peut — et doit — l’emporter. Telle est, peut-être, la leçon la plus profonde que je retiens de ces entretiens.
Questionnaire d’interview en Annexe
préparé par Monsieur Aleksandar Le Comte-Bogavac
Interview ouverte vers de futures réponses
Préambule à l’attention de Madame Bogavac
Madame, c’est un privilège que de vous adresser ces questions. Votre œuvre — quinze livres d’entretiens, plus de cent interlocuteurs dont treize Prix Nobel de littérature, soixante ans de présence à Paris, la direction du Centre culturel de Serbie-et-Monténégro, l’Ordre des Arts et des Lettres, votre élection à l’Académie de Doclée — constitue l’une des cathédrales discrètes de la culture européenne contemporaine.
Le cadre éditorial de l’édition spéciale 2026 du Petit Journal européen, « Visionnaires du 21ᵉ siècle », nous invite à interroger, à travers vous, ce que la rencontre, la conversation et le témoignage peuvent encore offrir au monde qui vient. Les cinq questions qui suivent reprennent l’architecture initiale proposée par la rédactrice en chef, Madame Ingrid Vaileanu-Paun ; chacune est cependant enrichie d’un cadrage contextuel et d’une grappe de sous-questions qui ouvrent la profondeur de réponse.
Vous restez seule maîtresse de la profondeur, de la longueur et de l’ordre que vous souhaiterez donner à vos réponses. Une annexe complémentaire propose enfin cinq angles d’ouverture qui prolongent l’entretien sur des aspects plus singuliers de votre trajectoire — la diplomatie culturelle, le cas Dado Đurić, la réception française, le projet en cours sur les poètes, et la postérité de vos archives.
Aleksandar Le Comte-Bogavac pour Interview Francophone:
La trajectoire d’une vie
D’une enfance bihorienne à la constellation des grands
Vous êtes née en 1937 à Virpazar, au bord du lac de Skadar, et avez grandi dans le village de Bor, dans le Bihor monténégrin, où la fillette gardait les moutons en lisant la vie de Marie Curie. Soixante ans plus tard, vous étiez l’une des rares à avoir interviewé Borges, Cioran, Kundera, Toni Morrison, Octavio Paz, Mario Vargas Llosa. Comment résumeriez-vous, à 88 ans et au seuil de votre cycle « Dans la constellation des grands », ce qui apparaît comme l’une des trajectoires les plus singulières de la vie intellectuelle européenne ?
— À quel moment précis avez-vous compris que votre vocation serait celle de la rencontre — l’art de poser des questions plutôt que de produire une œuvre de fiction ou d’essai ?
— Vous avez quitté le Monténégro avec une bourse franco-yougoslave en 1965 et n’êtes plus partie de Paris. Que reste-t-il aujourd’hui, en vous, de la jeune fille de Bor, et qu’est-ce que Paris vous a donné qu’aucun autre lieu n’aurait pu vous offrir ?
— Vous appartenez à une génération qui a traversé la Yougoslavie titiste, son éclatement, l’indépendance du Monténégro, l’élargissement européen, la mondialisation, l’irruption du numérique. À quelle époque appartenez-vous le plus profondément, et quelle époque vous semble aujourd’hui la plus étrangère ?
— Si vous deviez désigner trois moments de bascule — trois rencontres, trois décisions, trois lectures — qui ont véritablement ordonné votre vie, lesquels choisiriez-vous, et pourquoi ?
Aleksandar Le Comte-Bogavac pour Interview Francophone:
Le témoignage d’un siècle
Pensée critique sur les évolutions des sociétés européennes
Vous avez observé, depuis Paris, soixante ans de mutations culturelles et politiques. Vous avez vu disparaître les grands cafés littéraires, s’effacer les revues hebdomadaires de débat, naître et mourir une Yougoslavie, basculer la Russie soviétique en Russie post-soviétique, l’Europe centrale rejoindre l’Union, la France traverser ses propres séismes intellectuels. Quel est, à vos yeux, le message central que vous souhaiteriez laisser quant à la façon dont nos sociétés ont évolué — et à ce que nous risquons de perdre si nous ne le voyons pas ?
— Vous interrogiez Cioran en 1992, Kundera en 1980 dans un climat tendu où le service de sécurité yougoslave s’intéressait à votre travail, Borges en 1983 alors qu’il était pressenti pour le Nobel. Que disent ces conversations d’un certain rapport entre l’écrivain et le pouvoir politique que notre époque semble avoir oublié ?
— Vous avez écrit que « le malheur est plus riche que le bonheur, et l’échec plus que la victoire » en reprenant une formule de Borges. Pensez-vous que nos sociétés contemporaines, obsédées par la performance et le bien-être, ont perdu la conscience de cette fécondité du tragique ?
— En soixante ans à Paris, vous avez vu se succéder plusieurs régimes intellectuels — l’existentialisme finissant, le structuralisme, la déconstruction, le retour du récit, la « pensée 68 », les mémoires postcoloniales, l’écologie politique. Quelles continuités secrètes avez-vous repérées sous ces discontinuités apparentes ?
— Quel est aujourd’hui, à vos yeux, le plus grand danger qui guette la culture européenne, et quel est, à l’inverse, le motif le plus solide d’espérance que vous tireriez de vos rencontres ?
— Vous avez intitulé l’un de vos livres pivots « Od beznađa do nade » — « Du désespoir à l’espoir ». Si vous deviez aujourd’hui ajouter un volume à cette série, quel titre lui donneriez-vous, et de quoi parlerait-il ?
Aleksandar Le Comte-Bogavac pour Interview Francophone:
La rencontre comme expérience initiatique
Un legs pour les jeunes générations
Vous avez écrit que « la rencontre est le plus grand don ». Parmi les centaines de rencontres qui ont fait votre vie, certaines ont valeur d’initiation : Borges à Buenos Aires, Cioran rue de l’Odéon, Kundera dans le Paris des dissidents, Dado Đurić dans son atelier de Hérouval. Quelle est l’expérience qui, racontée aujourd’hui aux jeunes générations, leur dirait le plus précisément ce qu’est la grandeur d’une vie consacrée à l’écoute et à la transmission ?
— Pourriez-vous nous restituer, comme une scène, le moment exact d’une de ces rencontres — la lumière de la pièce, la première phrase échangée, le silence qui a précédé la parole ?
— Vous décrivez votre méthode comme une « esthétique morale » — vous refusiez par exemple le déjeuner que Maria Kodama, la veuve de Borges, vous proposait, n’acceptant que le petit-déjeuner pour préserver la justesse de la rencontre. Que voudriez-vous transmettre à de jeunes journalistes ou écrivains de cette discipline de la juste distance ?
— Quels sont, selon vous, les trois ou quatre gestes essentiels qui font qu’une conversation devient un véritable entretien plutôt qu’un simple échange — et qui, à l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle conversationnelle, risquent de disparaître si on ne les enseigne plus ?
— Y a-t-il une rencontre que vous n’avez pas faite et que vous regrettez de n’avoir pas faite ? Une porte sur laquelle vous n’avez pas frappé ?
— À une jeune femme de vingt ans, monténégrine, française ou de toute autre origine, qui hésiterait aujourd’hui à se lancer dans l’aventure de la conversation littéraire, du journalisme culturel ou de la médiation intellectuelle, que lui diriez-vous en une phrase ?
Aleksandar Le Comte-Bogavac pour Interview Francophone:
La famille au 21ᵉ siècle
Transmission, fidélité, double appartenance
Votre famille est un atelier autant qu’une lignée. Votre père Sekule Bogavac, instituteur et écrivain francophile, vous a transmis le goût de la France ; votre frère Dušan Bogavac, journaliste yougoslave dont la mémoire fonde encore aujourd’hui le prix d’éthique journalistique du NUNS, vous a légué une exigence morale ; votre époux français a fondé avec vous une famille où le nom même — Bogavac Le Comte — porte la double appartenance ; et c’est en répondant aux questions de votre fille Milena que vous avez écrit vos mémoires, « Susret je najveći dar ». Comment voyez-vous le rôle des familles au 21ᵉ siècle, à partir de cette expérience d’une famille construite entre deux pays, deux langues, deux mémoires ?
— Vous avez dédié « Od beznađa do nade » à votre frère Dušan. Que doit-on à ses morts, et comment la famille peut-elle être le lieu où se transmet une exigence éthique plutôt qu’un simple patrimoine matériel ?
— Vous avez élevé une fille en France tout en enseignant le serbo-croate à l’École yougoslave complémentaire de Boulogne. Que diriez-vous aujourd’hui aux familles binationales, aux enfants de la diaspora, à ceux qui craignent de « perdre » une langue ou une appartenance ?
— Le siècle nouveau a vu se fragiliser les structures familiales traditionnelles, mais aussi se réinventer la parenté sous de multiples formes. Voyez-vous dans cette plasticité une perte ou une chance ?
— Le titre de vos mémoires — « La rencontre est le plus grand don » — est né d’un dialogue avec votre fille. La famille n’est-elle pas, au fond, le premier lieu où l’on apprend ce qu’est un véritable entretien ?
— Si vous deviez écrire un dernier livre adressé à vos petits-enfants ou aux enfants des enfants que vous avez connus, quelles seraient les trois ou quatre phrases qui en formeraient l’épigraphe ?
Aleksandar Le Comte-Bogavac pour Interview Francophone:
Message aux journalistes et intellectuels du 21ᵉ siècle
L’éthique de la conversation
Le critique Draško Ređep a écrit à votre sujet que « l’entretien n’est pas un interrogatoire ; par l’entretien nous devenons un autre ». Vous avez incarné, soixante ans durant, une conception de la conversation comme acte moral et comme exercice de liberté — en refusant la validation des textes par vos interlocuteurs, en revendiquant l’autonomie éditoriale absolue d’une journaliste indépendante, en construisant patiemment une œuvre dans une langue qui n’était pas celle de la majorité de vos interviewés. Quel message souhaitez-vous laisser aux générations de journalistes, d’intellectuels, de médiateurs culturels qui prennent la suite, à un moment où la conversation publique semble menacée par la rapidité, la polarisation et l’algorithme ?
— Vous avez exercé sans jamais être salariée d’une rédaction unique, faisant de cette indépendance la condition même de votre œuvre. Cette souveraineté est-elle encore possible aujourd’hui, et à quelles conditions ?
— Vous avez interviewé un Cioran qui détestait l’interview, un Kundera qui refusait qu’on parle de sa dissidence, un Borges qui venait de perdre la vue. Que faut-il pour qu’un interlocuteur réticent ou blessé accepte enfin de se livrer ?
— L’intelligence artificielle conversationnelle prétend désormais simuler le dialogue. Qu’est-ce qui, dans la conversation humaine, ne peut être simulé, et que vous voudriez voir préserver à tout prix ?
— Vous avez fait de Paris votre observatoire et du Monténégro votre miroir. À quoi reconnaît-on un véritable intellectuel européen au 21ᵉ siècle — l’enracinement, le déplacement, ou la capacité à tenir les deux ensemble ?
— Si vous deviez résumer en une formule unique l’éthique journalistique que vous aimeriez voir transmise — celle que vous avez héritée de votre frère Dušan et incarnée à votre façon — quelle serait cette formule ?
Annexe — Questions complémentaires d’ouverture
Les cinq angles qui suivent prolongent l’entretien sur des aspects plus singuliers de votre trajectoire. Ils sont facultatifs : vous pourrez en retenir tout ou partie selon le format souhaité par la rédaction du Petit Journal européen.
I. Sur la diplomatie culturelle (2004-2006)
Vous avez dirigé le Centre culturel de Serbie-et-Monténégro à Paris, rue Saint-Martin, à l’instant exact où l’État commun se dissolvait et où le Monténégro recouvrait son indépendance. Que signifiait diriger une institution dont le nom même allait disparaître, et que pensez-vous aujourd’hui de l’absence d’un Centre culturel monténégrin indépendant à Paris ?
II. Sur Dado Đurić et les peintres yougoslaves de Paris
Vous avez consacré deux livres au peintre Dado Đurić et avez tissé des amitiés profondes avec la communauté des peintres ex-yougoslaves de Paris — Veličković, Popović, Mihailović, Mušič, Šobajić. Que disent ces vies parisiennes des peintres du Monténégro, de la Serbie, de la Croatie sur ce qu’on pourrait appeler une école parisienne yougoslave secrète ?
III. Sur la France qui ne vous a pas (encore) lue
Vous avez interviewé l’essentiel du canon vivant de la littérature française contemporaine, mais vos livres n’ont jamais été traduits en français. Comment vivez-vous cette asymétrie entre votre centralité régionale et votre invisibilité française, et y voyez-vous un projet à accomplir avant qu’il ne soit trop tard?
IV. Sur le livre des poètes annoncé
Vous avez évoqué, lors de la promotion de « Umjetnici svijeta » en août 2025 à Bar, l’idée d’un nouveau livre consacré aux poètes que vous avez rencontrés. Où en êtes-vous de ce projet, et que dirait-il que les autres volumes n’ont pas dit ?
V. Sur l’héritage et la postérité
Vous êtes désormais membre titulaire de la Dukljanska akademija nauka i umjetnosti, première citoyenne d’honneur de Petnjica, Chevalier des Arts et des Lettres. Quel destin souhaitez-vous voir donner à vos archives — vos enregistrements, vos manuscrits, votre correspondance avec les écrivains du 20ᵉ siècle ?
« Razgovor nije isleđivanje. Razgovorom postajemo drugi. »
L’entretien n’est pas un interrogatoire. Par l’entretien nous devenons un autre.
— Draško Ređep, à propos de l’œuvre de Branka Bogavac