Face à "l'empire des données",

un impératif :

se former!

 

Interview en exclusivité avec

Adrien Basdevant

Avocat, auteur de "L'EMPIRE DES DONNEES"

 

by Ingrid Vaileanu et PhD. Florin Paun  

Interview Francophone :  Comment faut-il comprendre les transformations numériques ? Quels stratégies et outils d'investissement pour soutenir l'Europe de l'Innovation et l'Europe de l'IA au service de l'humanité ? 

Adrien Basdevant : Les données massives (communément désignées sous le terme de Big Data) alimentent des algorithmes aux capacités d’analyse, de recommandation et de prescription toujours plus sophistiquées. L’Intelligence Artificielle (IA) ne répond pas à une définition en particulier. Cette notion renvoie en réalité à des techniques diverses ainsi qu’à des nombreux phantasmes. C’est en résumé, une science qui consiste à faire faire aux machines ce que l’homme ferait moyennant une certaine intelligence. Cela est notamment rendu possible par l’usage d’une nouvelle catégorie d’algorithmes, paramétrés à partir de techniques dites d’apprentissage, non plus seulement programmés par un développeur humain, mais générées par la machine elle-même, qui “apprend” à partir des données qui lui sont fournies. Les applications sont extrêmement variées, de la santé avec la détection précoce de pathologies, à la sécurité, en passant par la maintenance prédictive sur des sites industriels, ou l’environnement notamment par l’optimisation de la mobilité urbaine.

Pour soutenir une IA au service de l’humanité, il faut promouvoir une culture du numérique en Europe ! Cela nécessite en particulier de créer des instituts de recherche pluridisciplinaire. Les Etats-Unis ont compris depuis longtemps, la nécessité d’appréhender le numérique comme un fait social pour mieux l’accompagner. A Stanford, à Yale, comme à Harvard, ont par exemple été créés des centres de recherche « Internet et société ».  C’est le cas du MIT MediaLab établi en 1985, aujourd’hui dirigé par Joichi Ito, ou encore du Stanford Center for Internet and Society de Lawrence Lessig dans les années 2000, puis du Berkman Center for Internet and Society de Jonathan Zittrain. Certains centres plus récents empruntent des appellations davantage contemporaines. C’est le cas du Data&Society ou IA Now, fondés respectivement à New York, par une nouvelle génération de précurseuses danah boyd et Kate Crawford. Ces instituts sont aujourd’hui les piliers du Ethics and Governance of Artificial Intelligence Fund dans lequel ont été investis plus de 27 millions de dollars dont l’objet est d’étudier l’impact de l’Intelligence Artificielle sur la société. Début octobre 2018, le MIT a annoncé investir 1 milliard de dollars pour créer une nouvelle école dédiée à l’IA appliquée à toutes les disciplines. Agissons !

 

Interview Francophone :  Quel est le rôle du citoyen et de son écosystème (territoire, parties prenantes, etc.) dans le financement et développement de l'IA au service de l'humanité ? 

Adrien Basdevant : Le rapport sur l’Intelligence Artificielle rédigé en mars 2018 remis par le mathématicien et député Cédric Villani au Premier Ministre identifie quatre secteurs prioritaires de développement : la santé, les transports, l'environnement et la défense. Ce rapport milite pour une politique offensive de la donnée, point de départ de toute stratégie en la matière, pour valoriser les données des territoires et en faire bénéficier tous les acteurs. L’objectif est que cette nouvelle matière première qui nourrit les algorithmes ne soit pas détenue de manière oligopolistique par une poignée d’acteurs seulement. L’Etat, au service des citoyens, devra en ce sens faire figure d’exemple, en donnant les moyens matériels et humains d’intégrer l’IA à la conduite de ses politiques publiques.

La politique en matière d’IA devra être écologique et inclusive. A savoir au service d’une économie viable, intégrant l’impact de l’humain sur son environnement ; et en ne creusant pas les écarts sociaux déjà existants, c’est-à-dire en évitant toute fracture numérique. Enfin, le rôle du citoyen sera celui de toute personne critique dans l’utilisation que nous faisons des données et des algorithmes, qui doivent être débattus sur la place publique, afin de ne pas fonctionner comme de simples boites noires auxquelles on se remettrait comme à de nouvelles divinités ou à de la magie.

 

Interview Francophone :  Comment envisager la formation des acteurs de l'innovation européens pour être de plus en plus agiles et saisir des opportunités de croissance durable et juste ? Comment réussir la transformation numérique ? 

Adrien Basdevant : Il faut qu’une nouvelle génération de défricheurs s’emparent de ces sujets, et face de ces enjeux un débat de société. En effet, concernant la question de la transformation numérique et toutes ses implications en termes politiques, économiques, industrielles, culturelles, juridiques et éthiques, nous ne devons pas dépendre des seuls modèles provenant des pays dont les entreprises dominent le marché, nous devons créer notre propre modèle. Pour donner un exemple concret, nous devons encourager une collecte éthique des données. L’Europe à terme doit développer sa propre gouvernance, distincte des modèles trop souvent importés d’Amérique (avec les GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ou d’Asie (avec ses équivalents les BATX : Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). 

Le numérique est devenu le nouvel enjeu de soft power. Pour résumer, Netflix est le nouvel Hollywood. La Chine et les Etats-Unis ont par exemple une avance considérable dans le domaine de l’Intelligence Artificielle. Leur offre de produits et services ne manqueront pas d’imposer des modèles de pensées, des choix de société, et inéluctablement, qu’on le veuille ou non, d’influencer leurs utilisateurs. L’Europe doit ainsi devenir elle aussi un centre de production de savoir. Créons donc des instituts de recherche où l’entrepreneuriat sera intimement lié à la recherche, où les bidouilleurs pourront venir tester, où les disciplines pourront s’éprouver. La France et l’Europe ne pourront s'en passer, si elles veulent s'imposer comme un acteur majeur sur la scène internationale. C’est un enjeu de souveraineté.

Interview Francophone :  Quelle est votre meilleure expérience dans l'innovation en France et en Europe et comment voulez-vous que votre livre inspire les français et les européens ? 

Adrien Basdevant : Je conseille actuellement des projets européens passionnants dans l’intelligence artificielle, le chiffrement homomorphe ou encore les données de santé métagénomiques. Ces initiatives ont toutes en commun le goût pour les nouvelles frontières. Elles sont menées par des équipes pluridisciplinaires alliant ingénieur, data scientists, codeurs, professionnels des sciences dures (chercheurs, physiciens, médecins, biologiste) et des sciences humaines (linguistique, sociologue, philosophe, éthiciens). J’espère que notre livre contribuera à encourager cette hybridation des connaissances. Dans un monde de plus en plus complexe, la proposition de valeur ne pourra se faire qu’en alliant ces différentes compétences. Les décideurs politiques et citoyens doivent en prendre conscience dès aujourd’hui pour développer une véritable culture du numérique en Europe. Notre livre démontre pourquoi la data est devenue un nouvel enjeu de pouvoir, un nouveau sujet de société. En termes d’accès, de partage, de valorisation, de propriété, de libre circulation. Les questions fondamentales que soulèvent la prise de décision des algorithmes influençant notre quotidien, les risques de discrimination algorithmique ou encore de cybercriminalité.

 

Interview Francophone :  Quel conseil pour les générations du 21e siècle et pour envisager l'Europe de l'Innovation au service de l'humanité juste ?

 

Adrien Basdevant : Le conseil le plus important me semble être l’éducation. Pour s’adapter aux évolutions rapides et multiples d’un monde toujours plus complexe, pour le comprendre, et anticiper l’impact sur le travail et l’emploi, nous devons continuer quotidiennement à nous former. Au-delà de leurs formations initiales, les générations du 21ème siècle devront poursuivre régulièrement des formations continues, afin d’être en mesure d’appréhender tous ces bouleversements et créer les métiers de demain. Se former. Ne pas hésiter à poursuivre des parcours de traverse. Hybrider un maximum les connaissances. Pour finalement être en mesure d’être – à l’image des grands hommes de la Renaissance – en mesure de proposer un discours à valeur ajoutée. Cela ouvrira la voie vers de nouveaux métiers : l’avocat codeur, l’ingénieur éthicien… car le codeur de demain devra nécessairement intégrer des questions éminemment éthiques, tout comme le juriste ne pourra pas être ignorant des statistiques. De nouvelles disciplines verront nécessairement le jour : l’histoire des technologies, la sociologie des robots, l’éthique des données…  Ainsi, nous pourrons accompagner l’innovation en Europe, tout en préservant les libertés individuelles et les droits fondamentaux de notre société.