Les maires courageux faces aux défis du 21e siècle!

 

Interview en exclusivité avec

Patrice Leclerc

Maire de Gennevilliers

Edition spéciale 2019 VISIONNAIRES DU 21e siècle

 

by Ingrid Vaileanu et PhD. Florin Paun  

Interview Francophone : Quelle est l'importance pour les maires de créer de lien avec les citoyens et de créer de la concertation entre les différentes parties prenantes? Comment arrive-t-on à réaliser ce lien et comment envisager utiliser des outils numériques adaptés et accessibles dans ce but ? 

Patrice Leclerc : Évidemment, la réponse ne devrait pas être la même selon le projet de société porté par les maires. La question de construire le projet de ville avec les habitant-es se pose comme une démarche politique incontournable pour un ou une élu-e qui veut changer « l’ordre des choses existant ».  Les idées dominantes dominent ! Elles sont tenaces, imprègnent toutes les couches sociales de la population. Elles sont relayées dans l’espace médiatique et politique, et constituent un obstacle à la construction d’une alternative au niveau national et local. Cela s’ajoute au fait que dans les villes populaires on subit au moins deux humiliations : celle du mépris à l’égard des couches populaires, celle de l’islamophobie, humiliations qui peuvent conduire à des replis, au refus de participer aux débats, à de l’individualisme. 

 

Nous n’avons donc pas d’autre solution pour déconstruire ces idées dominantes que d’associer plus et mieux les habitant-es aux décisions prises dans les localités. Associer, c’est respecter les gens, c’est facteur de dignité. Une dignité indispensable pour l’ouverture aux autres, au monde, à la participation citoyenne. Associer ce n’est pas travailler à une « gouvernance », mais à la mise en lumière des intérêts contradictoires en jeu, du débat indispensable pour confronter les points de vue. C’est expliciter les enjeux et visions sur la société qui les sous-tendent, rechercher ensemble l’intérêt commun. L’enjeu est pour l’élu local de pouvoir s’appuyer sur une pensée collective assise sur une réflexion partagée permettant de résister à des faux « bons sens populaires » sur lesquels s’appuient les idées dominantes et le gouvernement.

Tout cela est plus facile à dire qu’à faire. En travaillant avec des contre-pouvoirs, en favorisant l’émergence de collectifs citoyens indépendants, en s’exposant au débat idéologique, on prend des risques politiques.  C’est aussi apprendre de ses échecs, car il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir ! Les milieux populaires résistent à l’implication citoyenne tant la défiance est forte. Il faut aider à faire des expériences positives de décisions prises ensemble « après s’être disputé », verbaliser publiquement sur le terrain nos intentions.  

Dans ce cadre les outils numériques ne forment pas une solution mais un moyen pour diffuser de l’information, partager et susciter de la réflexion contradictoire, permettre à toutes et tous d’intervenir quelles que soient ses disponibilités. Une communication relationnelle et interactive peut se mettre en place avec l’outil numérique en complément avec la réunion, la rencontre. 

Interview Francophone : Quels sont les défis des maires du 21e siècle et comment faire face ? 

Patrice Leclerc : Les défis sont nombreux et ont en commun la question démocratique. Sur chaque sujet il faudrait pouvoir permettre l’intervention citoyenne dans la construction d’une pensée collective, d’actions communes, qui poussent à ne pas simplement concerter mais partager le pouvoir de décision. 

Pour ce qui est d’un maire d’une ville populaire, je repère trois grands défis :

-       Construire une ville de la transition écologique et que celle-ci ne soit pas perçue comme une écologie punitive pour les milieux populaires mais au contraire comme le moyen de construire un nouvel art de vivre en ville.

-       Créer les conditions pour que les couches moyennes et les couches populaires ne soient plus chassées à la périphérie de la Métropole du Grand Paris comme cela se passe aujourd’hui.

-       Contribuer à élever le niveau des exigences éducatives de tous les acteurs qui agissent auprès des enfants : ville, parents, Education nationale, association, et recréer une communauté des adultes qui assurent ensemble une co-éducation des enfants d’une ville sur la base du respect mutuel et de la bienveillance.

Ces trois grands défis visant à inventer un nouvel art populaire en ville, où les gens se respectent et se font respecter, dans un rythme de vie moins stressant, plus respectueux du rythme des saisons et des êtres humains.

Interview Francophone : Quels sont vos projets et expériences les meilleurs qui peuvent inspirer les maires du 21e siècle? 

Patrice Leclerc : Deux expériences locales :

-       Agrocités aux Agnettes (ferme urbaine)

-       La preuve par 7 dans la halle des Grésillons

 

L’Agrocité est un lieu citoyen ouvert à l’ensemble des habitants et associations, dédié aux pratiques environnementales et collectives. On y jardine, on s’y retrouve, on y débat, bricole, apprend, échange, cuisine, recycle et bien plus encore ! Ce lieu fait partie de la stratégie de transition écologique citoyenne R-Urban initiée par l’Atelier d’Architecture Autogérée. La stratégie R-Urban développe une série d’équipements locaux écologiques et civiques, autour de programmes divers : agriculture urbaine, économie solidaire, recyclage, habitat partagé, mobilités douces, etc.

 

La preuve par 7 : La Preuve par 7 est une démarche expérimentale d’urbanisme et d’architecture qui travaille avec des porteurs de projets urbains, d’équipements, d’habitat, en cours de développement à travers la France, à 7 échelles territoriales : un village, un bourg, une ville moyenne, des territoires métropolitains, une métropole, un équipement structurant et un territoire d’outre-mer. L’objectif : promouvoir le recours à des approches inédites, dessiner de nouvelles manières de construire la ville collectivement, et revendiquer un droit à l’expérimentation. Conçue dès le départ comme ayant vocation à s’élargir et à fédérer différents acteurs, la Preuve par 7 est portée pour sa phase de démarrage par Notre Atelier Commun, association créée par Patrick Bouchain, et s’appuie sur les expertises de la coopérative Plateau Urbain et de l’agence Palabres.

 La ville de Gennevilliers, ancien territoire maraîcher, aujourd’hui industriel et port de la métropole francilienne, est irriguée par les boucles de la Seine. Un ensemble remarquable de l’architecture du 20e siècle est enclavé, sous-utilisé, bien qu’il accueille le théâtre de Gennevilliers, un marché forain en perte de fréquentation et une halle en béton des années 1980, abandonnée. La commune souhaite ouvrir la halle sur l’espace public et l’environnement commercial du quartier des Grésillons, pour développer les dynamiques sociales, autour de la mise en oeuvre de projets participatifs, et renforcer l’échange dans toutes ses dimensions : culturelles, alimentaires, économiques… Comment ouvrir cet espace pour y créer de nouveaux échanges ?

 

Interview Francophone : Quel conseil avez-vous pour les maires mais aussi pour les citoyens et les parties prenantes des villes et villages en France et en Europe? 

Patrice Leclerc : Avoir des convictions et les défendre tout en étant ouvert à la contradiction dans l’objectif de construire un projet commun. C’est facile à dire, plus difficile à faire, mais cela me semble indispensable pour arriver à partager le pouvoir, renforcer celui des citoyen-nes.