Pour une cybersécurité 

européenne qui rassure

Interview avec

Jean-Marie Giraudon

 CEO chez BlueCerts

by Ingrid Vaileanu 

Interview Francophone : Comment envisager la cybersécurité européenne ? 

 

Jean-Marie Giraudon : La cybersécurité européenne est un enjeu crucial pour nos institutions et organisations. Elle doit se faire de manière coordonnée entre les états membres en s’appuyant sur un budget commun. Elle doit renforcer sa réponse en matière de législation et de respect de l’éthique. L’Europe doit se mettre en position d’offrir des solutions intègres et technologiquement sous contrôle sans s’exposer à des puissances étrangères. Il ne s’agit pas ici d’être anti untel ou contre untel mais d’être en capacité d’offrir des réponses crédibles avec des alternatives technologiques fiables et évolutives. Des initiatives vont en ce sens mais elles restent disparates et ne répondent pas à un schéma directeur d’où une perte d’efficacité et une gestion budgétaire calamiteuse.

 

Interview Francophone : Quelle est la place de la France dans ce domaine ? 

 

Jean-Marie Giraudon : La France est une terre d’innovation par tradition. Nous maitrisons parfaitement la chaine de valeur, de la formation au travers d’écoles et d’universités réputées. Nos dispositifs permettent ensuite aux entrepreneurs de créer des startup « bouillon de culture » ou la créativité peut s’exprimer de manière disruptive. Il est dommage qu’une fois l’émergence de certains projets, au stade de la consolidation, trop peux d’initiatives ne sont ensuite supportées en troisième niveau pour devenir de véritables licornes puis de gros acteurs à part entière, en capacité d’influer sur le devenir technologique. Le résultat en est que nombres de trouvailles trouvent refuge auprès de puissances étrangères, notamment américaines, et que peux d’entres elles rentrent dans le giron d’une major européenne ou française. Il y aura toujours des voix pour démontrer le contraire mais, la réalité des faits montre que bon nombre d’applications utilisées aujourd’hui par le grand public ont des origines françaises ou européennes. Je pense qu’il est de notre devoir de peser en matière de consolidation des entreprises innovantes en ouvrant une sorte de deuxième volet au travers de leviers tels qu’une BPI aux fonctions étendues évitant ainsi la bataille permanente de la recherche de fonds « à n’importe quel prix » en faisant abstraction de l’identité de celui qui entre au capital. Peut être que ce sont les grandes entreprises européennes qui devraient alimenter un fond européen en bénéficiant d’avantages d’usages des résultats produits ou fiscaux pour se faire ?...

 

Interview Francophone : Comment développer le domaine de la défense de la cybersécurité ? 

 

Jean-Marie Giraudon : Il faudrait mettre en place une véritable organisation centralisée au niveau européen, partager l’ensemble des informations entre services permettant ainsi de mener des actions coordonnées. Il est peu imaginable de ne pas intégrer ce domaine comme gouvernance régalienne au même titre que d’autres verticaux nécessaires à la bonne organisation et à la notion d’appartenance à une histoire commune. La cybersécurité pourrait être un véritable levier d’intégration politique entre les pays de l’union européenne et serait certainement un sujet moins sensible en termes de perception que peuvent l’être ceux de la santé, de la fiscalité ou malheureusement de la diplomatie qui se trouve beaucoup trop éclatée malgré la présence d’un représentant européen au destin malmené par des intérêts souvent trop disparates au niveau des nations.

 

Interview Francophone : Quelles sont vos meilleures experiences qui puissent donner l espoir des solutions fiables ?

 

Jean-Marie Giraudon : Le RGPD est un début mais il n’offre que le cadre juridique, point de départ indispensable à la mise en œuvre d’une stratégie globale. Il faut bâtir des standards européens plus renforcés, mettre en commun nos forces et savoir faire en matière de technologie, harmoniser de manière plus forte nos investissements en matière d’innovation en évitant de répéter des projets analogues, oser bousculer les certitudes pour laisser libre cour à la créativité en structurant l’approche immédiate et fondamentale dans une même direction. L’instauration du passeport biométrique est une tentative plutôt réussite, le cloud souverain n’a pas trouvé l’écho espéré. La différence réside sur le fait que l’état se doit de mettre en place les règles et les moyens mais ne pas intervenir dans la réalisation. Il faut laisser la gouvernance du savoir aux scientifique, aux universitaires et aux entreprises. Dans ce domaine, le militaire n’est jamais éloignée mais il ne peut à lui seul porter ce sujet mais plutôt maitriser ce qui touche à la définition de la frontière entre les applications civiles et celles qui concernent directement la défense européenne. Ceci ne pourra se réaliser que dans le cadre d’une armée intégrée et interopérable dans ses choix, Il est impossible de mettre en place des dispositifs sécuritaires modernes en restant seul face à des pays bénéficiant de leviers économiques puissant et doté d’une industrie dominante ou bien encore de pouvoir lutter contre des espaces géographiques ou la décision se prend de manière verticale dans le cadre d’un plan organisé. Il faut crypter européen, il faut stocker les données européen, il faut investir européen. La protection de la donnée et de l’identité digitale qui l’accompagne est le dernier carré ou il est encore possible de jouer un rôle au niveau mondiale.

 

Interview Francophone : Quel est votre conseil pour les acteurs de la défense de la cybersécurité ?

 

Jean-Marie Giraudon : Je n’ai pas de conseil à donner, plutôt une philosophie qui guide une approche. Le temps joue contre la France et l’Europe. Les géants industriels ne font pas partie de nos territoires même si certaines grandes entreprises méritantes tirent leur épingle du jeu sur des chemins qui restent cependant à ce stade trop étroits. Il nous faut invariablement avancer ensemble, unir nos forces, nos investissements, notre matière grise dans le cadre d’un projet structurant pour essayer d’endiguer une perte inéducable de notre indépendance qui conduira à l’asservissement de populations entières et à la perte de notre libre arbitre jusqu’à en oublier notre passé et nos valeurs nous empêchant ainsi d’assurer aux générations à venir ce que toute société doit assurer : la pérennité d’un monde meilleur ou l’on agit et ou l’on ne se cantonne pas à un rôle de spectateur passif et soumis.