D'une révolution sans les français vers une métamorphose souhaitable par chacun ?

 

Interview en exclusivité avec

Philippe Lemoine

Président du Forum des Modernités et auteur du livre " Une révolution sans les francais? " chez lAube

 

by Ingrid Vaileanu 

NEWS!

Septembre 2018: Transformation numérique – Philippe Lemoine – iMagination Week Global BBA 2018

Juin 2018: Philippe Lemoine invité par Emmanuel Lechypre dans LA LIBRAIRIE DE L`ECO (La parole aux auteurs:  30 mai 2018) 

 

Philippe Lemoine, invité de l'Association de la Presse Etrangère à Paris le 15 juin 2018 pour la Rencontre APE au bureau du Parlement Europeen à Paris pour un échange sur les sujets européens clés qui anticipent les débats lors des prochaines élections européennes, notamment l`impact de la révolution numérique sur la vie politique de nos sociétés avec un focus particulier sur la France et l'Europe. 

Interview Francophone : Lors de votre conférence Modernité On / Off au Théâtre du Rond-Point le 23 avril, avec la participation en outre du philosophe Edgar Morin à l’occasion de lancement de votre livre `Une révolution sans les français ? ` vous posez la question de la pertinence d’une telle " révolution ? " au 21e siècle par rapport à une autre forme d’évolution souhaitable des sociétés – la METAMORPHOSE ! Pensez-vous que les changements que le Président français Emmanuel Macron veut apporter devraient plutôt aborder les stratégies et approches pour une métamorphose de la société française ensemble avec tous les français au lieu de `prétendre à une `révolution ? ` qui semble plutôt diviser continuellement la société française, donc " une révolution sans les français ? " 

 

Philippe Lemoine : On a opposé longtemps la réforme et la révolution. Au sein de la gauche socialiste notamment, des débat théoriques et politiques délimitaient deux camps séparés par des visions différentes tant de la globalité et du tempo de l’action que des moyens utilisés pour agir: les révolutionnaires et les réformistes . Mais, malgré la force de cette opposition, elle est aujourd’hui relativisée par la bascule qui s’opère dans la conception de la modernité. Révolution et réforme apparaissent désormais comme deux faces opposées d’une même pensée de l’action datant du temps de la modernité classique où l’on distinguait la conception et l’exécution, l’avant-garde et les masses, où l’on croyait au Progrès et où l’action politique visait à accélérer plus ou moins vite la marche en avant vers le futur.

 

Dans ce qu’il est convenu d’appeler la seconde modernité depuis Giddens et Beck, le paysage a changé. Amplifié par le numérique, on assiste à un bouleversement des rapports entre identités individuelles et collectives, à un renversement du rapport entre ceux qui pensent et la multitude, à l’abandon d’une vision du temps linéaire projeté vers l’avenir. Un autre couple de concepts apparaît: transformation et métamorphose. Les deux termes se distinguent par une plus ou moins grande radicalité mais ils ont en commun de renvoyer à une conception culturelle, systémique et non-linéaire du changement.

 

Interview Francophone: Quelles stratégies et reformes vous semblent indispensables pour qu’une évolution désirable de tous les français puisse être l’aboutissement d’un Président qui voulait une révolution?

 

Philippe Lemoine : Ce qui est paradoxal chez Emmanuel Macron, c’est qu’il est jeune mais qu’il est plombé par des idées anciennes! Quelle mouche l’a piqué lorsqu’il avait intitulé « Révolution » son livre-programme? Ce n’est plus le mot qui convient et pas seulement à cause des massacres qui ont été commis en son nom ! C’est l’idée même de table rase qui ne va pas dans une période où les enjeux écologiques imposent, comme le dit Edgar Morin, de conserver du passé dans le futur et de mobiliser des technologies d’avenir pour préserver le passé.  Emmanuel Macron et le mouvement En Marche s’en rendent d’ailleurs compte et ils emploient de plus en plus le mot de « transformation ». Il s’agit en effet d’un terme mieux adapté à l’époque. Mais, si on est porté par une envie de changement radical, il faudrait oser parler de métamorphose ! La difficulté, c’est que ces termes - transformation, métamorphose - ne s’accordent pas bien avec l’idée d’un mouvement seulement impulsé d’en haut. Le monde a aujourd’hui besoin d’un nouvel horizon. Si la France veut jouer un rôle dans l’émergence de cet horizon, il faut absolument que les personnes reprennent la parole, que les mouvements citoyens dépassent leurs morcellements et qu’une Alliance s’instaure entre le haut et le bas.

 

Interview Francophone : En 2019 les élections européennes risquent de chambouler la vie politique et les relations internationales. L’Europe est fragilisée par son immobilisme et incapacité de se reformer, de son renouvellement ; une situation similaire à la France avant l’élection du Président Macron. Comment imaginer plutôt la Métamorphose de l’Union Européenne mais aussi de tous les autres États partenaires de la France ? Quel est le rôle des transformations numériques dans cette potentielle métamorphose européenne souhaitable ?

 

Philippe Lemoine : Nous sommes en mai 2018 et l’on parle beaucoup de cette échéance juridique que constitue la mise en œuvre du RGPD, du Règlement Général à la Protection des Données. Mais mesure-t-on bien la portée politique de ce texte européen ? Le véritable tsunami que représente la transformation numérique du monde n’était porté jusqu’ici que par deux modèles : le modèle de la captation des donnée par le néo-capitalisme qui est le modèle américain dominé par les GAFA; et le modèle de la captation des données par l’Etat autoritaire qui est le modèle chinois avec son projet terrifiant de crédit social.

 

Avec le RGPD, l’Europe ouvre un autre horizon, conforme à la signification profonde de la disruption digitale: un horizon où les personnes ont des droits sur leurs données et du pouvoir sur leurs destinées. Certes, à côté des Etats-Unis et de la Chine, l’Europe reste un nain numérique. Mais c’est un nain qui ouvre une alternative et qui permet au monde d’imaginer une nouvelle séquence de Progrès et de Paix. Depuis le pari de Jean Monnet sur une communauté fondée sur le charbon et l’acier, on n’avait pas connu une telle ambition !

 

Interview Francophone : Quelle est votre conseil pour les français (tous les français) mais aussi pour les européens (tous les éuropeens) face à ces questions de votre livre et approches sincères, courageuses et surtout qui apportent la dignité et le pouvoir d’un dialogue essentiel et encore à temps pour éviter toute escalade y compris (comme craignent certaines sources) des formes nouvelles de populisme et des dictatures en Europe ?

 

Philippe Lemoine : Un des thèmes-clé du livre « Une révolution sans les Français ? » est d’inciter à une autre lecture de ce que représentent, à l’âge numérique, le populisme et les mouvements anti-systèmes. La vérité c’est que, depuis la fin des années 2000, nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la longue histoire des technologies d’information: une étape qui se caractérise par le fait que ce sont les personnes qui font la course en tête, que les entreprises et les organisations courent derrière et que les élites sont souvent larguées. Il n’y a pas de frontière étanche entre ces personnes qui vont de l’avant et le peuple du populisme. Celui-ci n’est pas constitué d’archaïques qui refuseraient les progrès impulsés par des pouvoirs éclairés. Pas du tout! Il comporte plein de gens qui mesurent bien la puissance des changements en cours, qui réalisent que tout est en train de changer, qui entendent qu’un emploi sur deux est menacé de disparaître et qui voient que les gens censés les diriger sont paumés !

 

Ceux qui inspirent le plus la méfiance, ce sont précisément les anciens pouvoirs, déstabilisés par la transformation numérique : certains journalistes de la presse écrite ou audiovisuelle ; les experts institutionnels ; les responsables politiques traditionnels. Et cette méfiance se transforme en hostilité lorsque ces anciens pouvoirs utilisent l’arme qui leur reste pour prolonger leur pouvoir: utiliser le magistère de la parole pour faire la morale et donner des leçons à la terre entière!

 

Il faut bien reconnaître que l’Europe a besoin d’un sérieux aggiornamento car telle qu’elle est aujourd’hui, elle est un concentré de tout ce que rejettent les « anti-systèmes ». Il faut changer de fond en comble les pratiques et le langage européen, à commencer par ce prêchi-prêcha sur la tertiarisation à outrance et la « société de la connaissance » qui est complètement à côté de la plaque !  Mieux vaut partir d’une intuition juste comme celle du rôle moteur des personnes qui anime le RGPD. »

 

Interview Francophone : Philippe Lemoine, vous avez marque le temps de la réflexion et de l’action françaises des dernières 20 années par les premières stratégies de travail collaboratif (L’Échangeur, Le Forum des Modernités, vos livres dont La nouvelle Origine ou le Rapport gouvernemental sur la transformation numérique de l`économie française – La Nouvelle Grammaire du succès, 2014.  Quelle est votre devise dans la vie qui peut inspirer les générations du 21e siècle et quel est votre souhait pour la France, pour l`Europe, pour ce monde en marche… ou plutôt en pleine métamorphose ?

 

Philippe Lemoine : Nous avons besoin d’un horizon qui soit positif et crédible. Nous ne pouvons plus croire au Progrès avec un grand « P » comme à l’époque de la modernité classique. Nous ne pouvons plus vivre avec ces belles illusions de la Croissance et de la Paix qui avaient permis au projet moderne de se survivre à lui-même, après Auschwitz et Hiroshima. Ce à quoi nous pouvons croire, me semble-t-il, c’est au projet de « se transformer les uns les autres ». C’est à ce projet d’intelligence et d’émotion collectives qu’il faut consacrer nos forces aujourd’hui.