Interview à Paris (en exclusivité) avec un réalisateur visionnaire, français, d`origine bulgare, Martin Dinkov, à l`occasion des cérémonies César et Oscar 2018

by Ingrid Vaileanu 

Et si le cinéma pourrait faire partager les valeurs de la société désirable du 21e siècle ?

L’organisation, le vendredi 2 mars 2018, de la 43e édition des César à Paris a eu, en plus de l`habituelle excellence des lumières des Prix, l’exception de mettre au cœur des festivités le rôle du cinéma face à un défi sociétal : la place des femmes dans une société désirable.

 

L’Académie des Arts et Techniques du Cinéma s’est associé à̀ l’initiative de la Fondation des Femmes en proposant aux 1 700 invités de la 43e Cérémonie dès Césars, d’exprimer, d’une façon simple et silencieuse, sa solidarité en portant un ruban blanc - symbole de la lutte contre les violences faites aux femmes, un rappel de son attachement dans ce combat et pour le respect de toutes les femmes.

 

Le court métrage KREMENA, réalisé par Martin Dinkov, qui sera l’essence d`un prochain long métrage pour grand publique, non seulement porte le nom d’une femme, KREMENA, le personnage principal, mais aussi véhicule les valeurs, les combats et les idées visionnaires de cette femme forte, aveugle et d’origines gitanes. Kremena s’est pleinement engagée, elle a consacré sa vie pour faire en sorte que la mentalité des gitans change, pour que la perception de l’ethnie gitane par les journalistes et la société en général change aussi, car les gitans sont souvent au cœur des débats et des crises de la société du 21e siècle.

 

Question:

Quel est, d`après vous, Martin Dinkov, le rôle du cinéma pour la société du 21 e siècle ?

Martin Dinkov:

Je pense que le rôle du cinéma est de plus en plus important pour la société. Bien sûr, il y a des films qui sortent chaque année juste pour divertir, mais leur rôle dans l’évolution de nos sociétés n’est pas d’une grande importance. A mon avis, le cinéma est, et doit être, plus qu’un divertissement. Le cinéma a le rôle de nous faire voyager, rêver, réfléchir et enrichir.  Il doit aussi nous provoquer. En sortant d’un film, nos yeux doivent regarder le monde qui nous entoure autrement, différemment et pour de mieux. Le rôle du cinéma est aussi de nous faire découvrir l’autre, l’inconnu, l’étranger et de ce point de vue le cinéma aura un rôle de plus en plus important dans l’évolution de la société du 21e siècle. Dans ce sens, la Cérémonie des César qui a lieu chaque année à Paris, montre une belle et riche palette de films qui véhiculent des messages, qui portent des valeurs humaines, qui font vibrer le publique d’émotions, qui émanent de beauté et de bonté.        

 

Question:

Quel est l`importance du court métrage dans le paysage de la création cinématographique?

Martin Dinkov:

Le court métrage est un passage important pour un réalisateur. C’est comme une validation pour son habilité à travailler en équipe, faire un film c’est avant tout un travail collectif. C’est aussi un gage de confiance, de confirmation de ses capacités à raconter une histoire, même s’il faut le faire en un temps court - en une trentaine de minutes maximum. Mais c’est surtout le pouvoir de réussir à créer l’émotion qu’on veut transmettre à travers son film.

Le court métrage est comme un guide qui nous mène vers la découverte d’un long-métrage à venir, qui va nous plonger dans une histoire originale, authentique, capable de nous émouvoir.

 

Question:

Qu’est-ce que représente pour vous le cinéma et quel est son défi majeur ?

Martin Dinkov:

C’est l’amour ! C’est la poésie ! C`est ce qui manque souvent dans beaucoup de films de nos jours. Le défi majeur est de savoir s’arrêter, de prendre le temps, d’imprégner l’écran d’émotions à travers le choix du sujet, la manière de filmer, l’authenticité des personnages, la véracité des dialogues. Voilà le défi pour le cinéma dans le contexte actuel, dans l’époque du numérique.  Tout le monde filme aujourd’hui. Mais il ne suffit pas de prendre une caméra et de filmer. Il faut trouver, sentir les idées qui peuvent toucher les autres, il faut avoir une histoire à raconter. Et l’art du cinéma est de savoir choisir une histoire et prendre le temps nécessaire pour la raconter en images.

 

Question:

Le film KREMENA a été projeté avec deux autres courts métrages à Paris, le 13 février, à l’UGC Bercy devant un public de plus de 450 personnes.  En résumé, le film suit Martin qui a 40 ans et qui vit à Paris. Après 15 ans d’absence, il retourne dans son pays natal, la Bulgarie, pour retrouver son amour de jeunesse - Kremena, une belle gitane. Martin la rencontre dans le ghetto de Sofia et découvre qu'elle a un secret.

Comment voulez-vous que le public se rappelle de KREMENA ?

Martin Dinkov:

Comme un film authentique et poétique, comme un film différent et je dirai « sauvage ».  

Réalisé avec très peu de moyens, sans aucune garantir d’obtenir ce que nous voulions, nous avons travaillé « sans filet » dans le milieu hostile du ghetto des gitans à Sofia.  Nous sommes partis rencontrer et tourner avec Kremena qui vit dans le ghetto. Kremena est une femme charismatique, une femme qui croit avec toute son âme en ce qu’elle fait, une femme avec des valeurs et des idéaux ancrés en elle, une femme qui crève l’écran – un vrai personnage de cinéma. Kremena c’est quelqu’un d’hors norme. Une  dure et résistante gitane qui s’est toujours battue et continue de se battre pour réaliser ses rêves.   Avec ce film, je voudrais que le public soit ému par sa vie et ses choix,  que les gens en sortant de la salle n’oublient pas le monde de Kremena, bien au contraire, je voudrais qu’il leur ait donné envie de regarder la vie différemment.

 

Question:

Est-ce qu’on arrive à changer les mentalités - la psychologie des générations du 21 e siècle à travers le cinéma ? Est-ce que KREMENA peut marquer les esprits par son rêve, changer la façon qu’on voit la minorité ethnique des gitans mais aussi changer la façon de regarder et comprendre les gitans ?

Martin Dinkov:

Je crois que si le cinéma est sincère il a le pouvoir d’inspirer l’évolution des individus et de la société. Les mentalités changent difficilement et cela prend beaucoup de temps. Mais si on ne fait rien, ça sera pire. Il faut y croire, malgré le fait d’être perçu comme idéaliste.  

Il faut mettre en lumière la beauté de la vie. Grâce au cinéma, on peut la voir à travers les yeux des personnages, on peut regarder le monde autrement. Il faut surtout raconter des histoires touchantes, voyager et découvrir d’autres réalités, d’autres univers et enrichir le public via ces expériences visuelles. Le cinéma, c’est l’un des meilleurs moyens pour montrer combien le monde est beau et il ne faut pas l’oublier.

Les films qui marquent sont ceux que j’appelle « des films honnêtes ». Des films qui transpirent la vie, qui nous touchent par leur authenticité, qui  mettent en lumière des personnages messagers, qui racontent des histoires chargées d’émotions et dont on se souvient longtemps après, voir toute sa vie.   

 

Question:

Quelle est votre signature dans le cinéma du 21e siècle ?

Martin Dinkov:

Il faut avoir des idéaux. Il faut faire vibrer les humains, chercher l’autre à travers le cinéma, s’enrichir les uns les autres. Car ensemble l’avenir semble plus beau !

Je suis né en Bulgarie, j’ai étudié la littérature et les langues slaves à Sofia, puis j’ai fait des études de cinéma à Paris. Je porte en moi ce mélange de cultures, à la fois bulgare, à la fois française. Je me sens riche d’avoir cette double culture que j’ai en moi et à la base de laquelle je me suis construit. Ce mélange de cultures ressort à travers le cinéma, mon cinéma… Dans KREMENA j’ai cherché comment relier la France et la Bulgarie, comment l’histoire débuterait à Paris et ensuite se passerait à Sofia, dans le ghetto rom. L’idée m’est venue après avoir discuté des heures et des heures avec Kremena et avoir passé des jours dans sa maison.  

Le film KREMENA porte un message positif - il faut apprendre à regarder l’AUTRE au-delà des apparences ; il faut creuser au-delà des perceptions.  

J’adore mon personnage principal car Kremena est unique. Elle croit qu’on peut changer les gens et les regards sur les gens, qu’on peut métamorphoser le négatif qu’on a en nous, en quelque chose de positif, qu’on a la capacité de faire de meilleurs choix, d’évoluer et de vivre mieux. Chaque jour on passe des tests, chaque jour on fait des choix ce qui nous définit comme des êtres humains.

 

Question:

Quel est votre rêve Martin Dinkov ?

Martin Dinkov:

Mon rêve est de pouvoir réaliser le long métrage sur lequel je travaille depuis 3 ans. C’est un film sur les liens du sang et la découverte de ses racines, c’est un film dans lequel il y a aussi des personnages gitans, beaucoup de musique et dont le rôle principal féminin s’inspire de Kremena. C’est une histoire humaine basée sur des faits réels et dans laquelle la fiction et la réalité s’entremêlent et s’enrichissent mutuellement. Et à mon avis, c’est cela qui donnera la force et l’originalité du film. Pour que ce rêve se réalise, je dois rencontrer le producteur qui sera attiré par mon univers, qui verra le potentiel dans le scénario pour que les gens s’intéressent à cette histoire et qui, comme moi, voudra voir le film dans les salles du cinéma.   

 

Question:

Quel est votre conseil ou message pour toutes les KREMENA, femmes fortes qui ont des convictions et idéaux humanistes et dignes de la société désirable du 21e siècle ?

Martin Dinkov:

Qu’elles ne baissent jamais les bras où qu’elles soient dans le monde. Leurs convictions peuvent faire disparaître et/ou dépasser les préjugés et les idées préconçues. Les Kremena qui sont partout nous apprennent qu’il ne faut pas s’arrêter aux apparences, qu’il faut toujours essayer de comprendre l’autre et chercher la beauté qu’il porte en lui. Surtout ne JAMAIS ABANDONER ses rêves ! JAMAIS !

Dans la vie, le danger est de juger les gens, et si tu juges les gens tu n’as pas le temps de les aimer…

La force du cinéma est de nous transporter vers la découverte des univers des gens.

 

Voici le palmarès de cette soirée, dont les grands gagnants ont été 120 battements par minute (6 Césars) et Au revoir là-haut (5 Césars).

 

Meilleur espoir masculin : Nahuel Pérez Biscayart dans 120 battements par minute

Meilleure photo : Vincent Mathias pour Au revoir là-haut

Meilleur son : Olivier Mauvezin, Nicolas Moreau, Stéphane Thiébaut pour Barbara

Meilleur espoir féminin : Camélia Jordana dans Le Brio

Meilleurs décors : Pierre Quefféléan pour Au revoir là-haut

Meilleur montage : Romain Campillo pour 120 battements par minute

Meilleur court-métrage : Alice Vidal pour Les Bigorneaux

Meilleure musique originale : Arnaud Rebotini pour 120 battements par minute

Meilleur scénario original : Robin Campillo pour 120 battements par minute

César du public : Raid dingue, de Dany Boon

Meilleur costume :  Mimi Lempicka pour Au revoir là-haut

Meilleur film d’animation (court-métrage) : Pépé le Morse de Lucrèce Andreae

Meilleur film d’animation (long-métrage) : Le Grand Méchant Renard et autres contes, de Benjamin Renner et Patrick Imbert

Meilleur premier film : Petit paysan, de Hubert Charuel

Meilleur acteur dans un second rôle : Antoine Reinartz dans 120 battements par minute

Meilleure adaptation : Albert Dupontel et Pierre Le Maître pour Au revoir là-haut

Meilleur film étranger : Faute d’amour, de Andreï Zviaguintsev

Meilleure actrice dans un second rôle : Sara Giraudeau dans Petit Paysan

Meilleur film documentaire : I am not your negro, de Raoul Peck

Meilleur acteur : Swann Arlaud, dans Petit paysan

Meilleure réalisation : Albert Dupontel, pour Au revoir là-haut

Meilleure actrice : Jeanne Balibar pour Barbara

Meilleur film : 120 battements par minute, de Robin Campillo

 

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