Il faut que les modèles d'innovation évoluent ! 

 

Interview en exclusivité

(pour l'édition spéciale 2018 VISIONNAIRES DU 21e siècle. THE SKY IS NO LONGER A LIMIT)

avec

Patrick Seifert

Partner, Chappuis Halder and Co

 

par Ingrid Vaileanu 

Interview Francophone : Comment voyez- vous les évolutions des modèles d`innovation et de création de valeur, modèles du management dans les prochaines années ?

 

Patrick Seifert : 

L’innovation est plus que jamais une condition à la survie ou au minimum au maintien - développement de la position concurrentielle des entreprises. Propulsée par l’accélération technologique et ses modes de diffusion, poussée par l’intensification et la globalisation concurrentielle… l’innovation est omniprésente, frénétique, devenue presque une quête autant qu’un moyen…

 

Pour « servir » l’innovation, des modèles, des méthodes ont été développés et mis en place. Déclinées ensuite en processus, soutenues par des outils spécifiques, ces méthodes ont favorisé l’expression continue d’une forme d’innovation et installé un socle d’innovation dans les entreprises. Grâce à cela, la dynamique d’innovation n’a jamais été aussi forte et autant partagé qu’aujourd’hui. Mais dynamique ne veut pas dire réussite. En Europe et en France, on améliore plus que l’on innove et les véritables innovations à l’origine d’une réussite d’entreprise, d’un nouveau business model ne sont finalement pas si courantes…

 

C’est beaucoup notre incapacité à assumer le risque associé à une nouvelle idée qui freine le lancement de véritables innovations. On comprend pourquoi nos modèles d’innovation sont si formalisés, encadrés… Il faut sécuriser chaque étape du processus, obtenir un consensus avant d’aller un cran plus loin… Or les idées de rupture obtiennent rarement un consensus. Elles sont pratiquement toujours l’expression d’un seul individu et réussissent grâce à un dirigeant ou à un investisseur capable de s’associer au pari. Et dans le monde des affaires, surtout en France, on ne prend pas de pari sur le moyen ou le long terme lorsque les actionnaires, les investisseurs attendent des résultats à court terme. On a substitué le cran, le courage du manager, des investisseurs à miser sur une idée, au cran d’étape d’avancement de l’idée. On confond amélioration et innovation. On veut pêcher des idées rares avec un filet à grosse maille. On mise sur la chance d’avoir dans la masse une « pépite » au lieu de s’appuyer sur des talents qui ont la capacité à sortir du cadre et imaginer de vraies ruptures.  On le voit dans le domaine aérospatial (Blue Origin, Space X…), le transport (Uber, BlaBlaCar, Hyperloop, Sea bubbles…), la finance (Ping An, Ant Financial, Lemonade)… l’innovation est rarement née dans des entreprises qui se sont contentées de mettre en place un simple modèle organisationnel d’innovation. 

Pour engendrer de fortes innovations créatrices de valeur, il faut donc que les modèles évoluent, intègrent des talents imaginatifs, s’inscrivent dans un écosystème de compétences, d’investisseurs, de partenaires… capables d’ouvrir leurs réseaux, de changer leur niveau et leur horizon de retour sur investissement… Mais un changement de cadre, de règles, de processus, ne change pas un modèle. C’est un changement de mentalité qui sera nécessaire à l’avenir en Europe et en France pour transformer l’innovation en succès économique.  

 

Interview Francophone : Quelle est la dynamique d’innovation française et comment peut inspirer l’Europe ?

 

Patrick Seifert : 

Il y a une vraie tradition d’innovation en France et cela depuis des siècles ! Les inventeurs français sont centraux dans l’émergence de l’automobile, l’aviation, dans les avancées médicales… Cette tradition est toujours restée ancrée, mais est devenue moins spectaculaire depuis la fin des années 80 du fait de la discrétion de la France dans le boom de l’industrie informatique et des technologies de l’information (malgré la réussite technologique du Minitel). 

En revanche, l’arrivée des technologies digitales mobiles à partir de 2008 a catalysé une dynamique d’innovation jamais vue jusqu’à présent dans notre pays ! La French Tech est devenue un label et l’on peut saluer la créativité et la vigueur des entrepreneurs qui contribuent à cet écosystème.

La puissance de cette vague a aussi été alimentée par la mise en place de structures d’accompagnement (incubateurs, pôles de compétitivité…), de financement (BPI, fonds spécifiques…), d’aides fiscales (crédit impôt recherche…) et par la qualité de formation de nos ingénieurs notamment…

On peut dire que la France a parfaitement géré ce premier cycle d’innovation qui permet l’éclosion de startups à partir d’une idée et qui peut inspirer l’Europe.

Elle doit maintenant favoriser l’émergence de futurs champions ce qui ne semble pas acquis d’avance. En effet, malgré une année record de levée de fonds en 2017, le montant moyen investi dans les startups est très inférieur en France à ce qui se pratique au Royaume-Uni ou aux États-Unis. En 2017, seulement cinq entreprises ont récolté plus de 15 millions d'euros auprès de fonds français.  Sur des projets similaires, on parle de 150 à 200 millions aux États-Unis. La dynamique d’innovation en France se heurte maintenant à la frugalité des montants investis, pourtant censés apporter aux startups un changement d’échelle. 

 

Interview Francophone : Comment intégrer l’innovation (la finance responsable, l’IA) dans les objectifs économiques et sociaux de court et long terme grâce aussi à vos projets et actions ? 

 

Patrick Seifert : 

Il n’existe pas une recette d’intégration de l’innovation. Plus qu’auparavant, l’innovation est existentielle pour les entreprises. Ce qui est intéressant c’est de regarder comment les entreprises à succès, petites ou grandes gèrent l’innovation. Leur point commun, c’est que l’innovation est au service d’une vision stratégique claire et partagée de l’entreprise, mais qui elle-même s’inscrit dans un dessein explicite ou non d’une conception de la place de l’entreprise et de l’homme dans notre société. Apple ne vend pas des téléphones mobiles et des ordinateurs. Elle vend des moyens qui permettent d’accéder le plus simplement et le plus intuitivement possible à des fonctions, des services ou des usages du quotidien, dans n’importe quel contexte, personnel ou professionnel, en sédentarité ou en mobilité. Dès que le dessein de l’entreprise est clair et non seulement économique, l’expression de nouvelles idées pour le servir est grandement facilitée. L’innovation devient alors permanente et l’adhésion des collaborateurs est bien plus spontanée et pérenne. La réussite économique et sociale devient alors plus une résultante qu’un objectif.

 

Puisque l’on parle de l’intelligence artificielle, celle-ci est un nouveau levier majeur d’innovation. Au même titre que toute autre technologie, son intégration sera réussie si elle s’applique à réponde de manière pertinente à des besoins conscients ou inconscients de ses clients, de ses collaborateurs, tout en servant la vision et le dessein de l’entreprise.

 

Interview Francophone : Quelle est votre meilleure expérience professionnelle qui puisse inspirer les générations du 21e siècle?

 

Patrick Seifert : 

Je n’ai pas à proprement parlé de meilleure expérience professionnelle, mais des caractéristiques communes à des expériences réussies sur le plan de l’atteinte des objectifs, de la manière d’y être arrivé et du plaisir à y avoir participé. 

 

Avec le recul, toutes mes expériences réussies s’inscrivent d’abord dans l’adhésion à une vision stratégique claire et partagée. Pour prendre une métaphore célèbre « je ne taille pas une pierre, je construis une cathédrale ! ». Si l’on inscrit son action dans un objectif, un dessein plus vaste que celui qui nous a été assigné, on se motive et on motive différemment les autres. Même dans des tâches routinières ou fastidieuses, chacun doit chercher à inscrire son action dans quelque chose qui le dépasse et y donner le meilleur de soi.

 

Ensuite je pense que la confiance est une des clés des expériences réussies. La confiance dans les équipes, dans leurs compétences, leur implication, leur sincérité, leur fidélité. La confiance dans les moyens mis en œuvre, dans les règles édictées, les plannings fixés… Cela implique au préalable qu’il y a eu accord entre les parties prenantes sur ces différents éléments. Cet accord a priori, doit se transformer en confiance a posteriori par un dialogue permanent qui rappelle ce socle commun, qui partage l’analyse des travaux, les actions de contingences à mettre en place. Chacun doit être un acteur de ce dialogue en sincérité, honnêteté et exemplarité.

 

Enfin, je dirais que chaque expérience dans laquelle on a profondément appris et transmis est une réussite. Cela peut concerner bien sûr l’acquisition d’une compétence, d’une technique nouvelle, mais au-delà, l’apprentissage de soi, des autres, des situations complexes… et la transmission de tout cela à son entourage.

 

Interview Francophone : Quel conseil pour l’Europe et pour les innovateurs du 21e siècle ? 

 

Patrick Seifert : 

Plutôt que de donner des conseils, je rappellerai quelques citations auxquelles je fais régulièrement référence et qui peuvent nous inspirer:

« Parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible, ils l’ont fait » - Mark Twain

« Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action » - Henri Bergson

« L’argent est un bon serviteur et un mauvais maître » - Alexandre Dumas