Toutes les victimes sont consentantes ?

 

Interview de

Gérard-Noël Hesse 

auteur de 

« Toutes les victimes sont consentantes » 

by Ingrid Vaileanu 

Interview Francophone :  Comment pourriez-vous résumer votre livre en quelques phrase et comment voudriez-vous qu’il soit perçu par vos contemporains vivant au 21e siècle ? 

 

Gérard-Noël Hesse : Mon livre est un recueil de nouvelles. Il est donc, de par sa construction littéraire, difficile à résumer. Tout le pari de l’ouvrage tient d’ailleurs dans cette volonté de « décortiquer » des personnages qui jamais ne se croiseront tout en présentant une fresque qui se veut lucide et cohérente de certains aspects de la société française.

 

Peut-être faudrait-il utiliser des références musicales. L’ouvrage est une orchestration de thèmes qui affleurent, disparaissent, remontent à la surface, se mélangent. Le bonheur, la découverte de soi, la recherche d’un idéal, la fascination du verbe, l’envie d’être utile… Si, ici ou là, j’ai réussi à cerner quelques morceaux de la réalité du monde, à les exposer à la lumière, à les extraire de leur gangue pour révéler leur part de vérité, ce serait déjà bien. Que peut-on demander de plus à un auteur ?

 

Interview Francophone : Quel serait le grand pari du 21e siècle pour vos personnages ? 

 

Gérard-Noël Hesse : Je crains que mes personnages n’aient pas d’attentes particulières. C’est peut-être cela justement la caractéristique du 21èmesiècle. Il n’y a plus de grand pari. On a l’impression que les idéologies libérales, socialistes, ne séduisent plus, pas même ceux qui s’en réclament encore. Mes personnages ne sont pas désespérés mais quelque peu désabusés.

 

Curieusement, pour certains, les religions semblent offrir une échappatoire. Est-ce d’ailleurs si curieux ? Les grandes religions sont des modèles de développement durable. Sans doute parce qu’elles s’efforcent de répondre aux besoins psychologiques fondamentaux des êtres humains : savoir ce qui est bien, appartenir à une communauté, s’inscrire dans un temps maîtrisé, savoir d’où on vient, croire à un avenir radieux, accéder à la connaissance, accepter le mystère.

 

Interview Francophone : Quel conseil donneriez-vous à vos personnages mais aussi aux sociétés confrontées aux transformations structurelles d’aujourd'hui ?

 

Gérard-Noël Hesse : Aucun. Ce serait trop prétentieux. Les conseillers ne sont pas les payeurs, dit-on. C’est tout à fait vrai. Regardez la défiance actuelle face aux élites. Le « vil peuple » renâcle, il n’a plus envie qu’on lui indique la voie à suivre, qu’on distingue pour lui entre le bien et le mal. Il s’est affranchi des magistères anciens. 

 

Est-ce une bonne chose, je n’en suis pas si sûr. La démocratie participative est une idée séduisante mais fonctionne-t-elle vraiment ? Il faudrait la doter d’outils efficaces pour organiser le dialogue. C’est certainement possible mais cela demande une ingénierie sociale très particulière et peu répandue dont seule dispose …une élite. Le serpent finit toujours pas se mordre la queue et le plus mystérieux, celui qu’on retrouve dans plusieurs mythologies, l’Ouroboros, s’avale lui-même en dévorant sa queue. 

 

Interview Francophone : Comment rôle jouent les religions dans les mouvements sociaux et sociétaux en France et ailleurs ? 

 

Gérard-Noël Hesse : Il ne faut pas se voiler la face, la question posée aujourd’hui est celle de l’islam, la religion à la fois la plus dynamique et la plus exigeante. Quand j’étais enfant en Lorraine, les ritals et les polaks étaient encore, parfois, montrés du doigt, puis ce fut le tour des ratons. Mais il y a eu Raymond Kopa, Michel Platini et Zinedine Zidane, des icones françaises. On dit que le football est une métaphore de la vie, j’ai parfois l’impression que c’est l’inverse.

 

J’ai cru que 1998 allait marquer, symboliquement au moins, l’intégration des « arabes » dans notre société. J’avais tort. J’étais aveugle, sans doute parce que, pour des raisons professionnelles et personnelles, je fréquentais des musulmans sans déceler la moindre fracture. Je n’ai pas vu la montée du salafisme dans les « quartiers », le mouvement de sécession de beaucoup de jeunes musulmans. L’ascenseur social s’est grippé ce qui a probablement favorisé cette dérive mais la seule explication sociologique est un peu courte. L’islam confronte l’Occident au dilemme ouverture / fermeture. Sans doute la question majeure des décennies à venir.

 

Interview Francophone : Quelle est votre devise dans la vie ? 

 

Gérard-Noël Hesse : Je crois que je n’ai pas encore suffisamment vécu pour formuler une devise personnelle catégorique ou l’emprunter à quelqu’un d’autre. Si je devais néanmoins faire un choix, j’opterais pour le fameux « Je est un Autre » d’Arthur Rimbaud. Et l’Autre a mille visages comme le découvre le Loup des steppesd’Hermann Hesse. N’est ce pas une bonne devise de vie que d’essayer de découvrir quelques-unes des multiples facettes que nous avons chacun en nous ? Une vie n’y suffit pas pour que toutes s’épanouissent. Désolant et stimulant !