La ville du 21e siècle à l`heure de l`innovation sociale et numérique

 

Interview en exclusivité avec Guillaume Delbar, maire de Roubaix et vice-président de la Région Hauts-de-France, en charge du logement, de la rénovation urbaine et de l’innovation sociale et numérique.

by Ingrid Vaileanu 

Interview Francophone : Comment votre parcours professionnel joue-t-il dans votre perception du rôle de l’innovation sociale dans l’action publique ?

Guillaume Delbar :Lorsque je suis devenu vice-président de la Région Hauts-de-France en 2016, j’ai souhaité que l’innovation sociale apparaisse explicitement dans l’intitulé de ma délégation. J’ai effectué toute ma carrière dans le domaine du Net, au service de l’innovation technologique.  Je crois que c’est ce parcours atypique pour un élu local qui m’a amené à « tomber sous le charme » de l’innovation sociale. Ces 15 ans passés à travailler dans ce champ m’ont convaincu que l’innovation n’avait pas vocation à rester cantonnée au domaine technologique, et qu’il fallait la mettre au service des citoyens. 

Au final, je retrouve dans l’innovation sociale la capacité disruptive du net, mise au service de l’utilité sociale. Bien souvent, il s’agit dans les deux cas de mettre en réseau des individus autonomes, pour, en fin de chaîne, amplifier des idées simples mais porteuses de changement.

C’est aussi mon expérience de maire de Roubaix qui m’a permis de comprendre l’immense levier que représentait l’innovation sociale pour les territoires, en particulier pour les territoires les plus fragiles. Roubaix est une ville particulière, populaire, dont les trois quarts sont inscrits en géographie prioritaire de la politique de la ville. Dans ce type de territoires, l’ampleur de la tâche est telle que tout le monde est invité à « prendre sa part » : de l’élu local à l’entrepreneur, en passant par le citoyen. C’est un terrain fertile pour l’innovation sociale et celle-ci, par son caractère inclusif, permet de remettre en mouvement l’ensemble des acteurs d’un territoire.

Un exemple : en 2014, nous avons lancé la dynamique Zéro Déchet à Roubaix. Notre ambition était simple : faire de Roubaix la première ville Zéro Déchet de France. Nous nous sommes pour cela inspirés des principes de l’innovation sociale, notamment en cherchant à impliquer l’ensemble des parties prenantes dans la mise en œuvre de ce projet : la municipalité, les habitants, les associations, les commerces… Le choix du collectif a payé : 500 familles, 10 écoles, 36 commerçants et 500 agents municipaux ont rejoint la démarche. Au-delà des gains réels de pouvoir d’achat pour les familles – jusqu’à 250 euros par mois ! – les bénéfices se retrouvent dans la fierté qu’ont les acteurs à s’impliquer dans le mouvement. C’est un véritable changement d’image de la ville, par et pour ses habitants, qui est à l’œuvre, au service d’une écologie populaire et positive.

Interview Francophone : Vous êtes à la fois maire de Roubaix et vice-président de la Région Hauts-de-France, en charge du logement, de la rénovation urbaine et de l’innovation sociale et numérique. Comment les Villes et les Régions peuvent-elles réinventer le rôle de l’innovation sociale ?

Guillaume Delbar :La question de l’innovation sociale est indissociable de celle des dynamiques territoriales. Si l’innovation sociale vise à apporter des réponses à des besoins sociaux peu ou mal satisfaits, alors la notion de proximité est indispensable. Il est donc essentiel que les collectivités locales participent activement au développement d’un environnement favorable aux entrepreneurs sociaux et à l’innovation sociale, en promouvant notamment la culture de l’expérimentation. C’est ce que nous cherchons à faire dans les Hauts-de-France. D’abord à travers la reconnaissance de l’innovation sociale, qui reste, pour beaucoup, une catégorie nébuleuse, ou plutôt un concept en cours de construction. J’ai souhaité pour cela lancer un appel à manifestation d’intérêt permettant de labelliser les projets d’innovation sociale en région. L’action de la Région passe également par un soutien financier aux projets d’innovation sociale et par des incitations à coopérer. Nous allons bientôt mettre en œuvre un dispositif visant à encourager la création de dynamiques territoriales de coopération économique en faveur de l’ESS. Si les Villes et les Régions ont un rôle certain à jouer dans la reconnaissance et le développement de l’innovation sociale, il faut aussi souligner que l’innovation sociale peut impulser un changement de paradigme au cœur de l’action publique. Alors que le social est aujourd’hui souvent perçu comme une dépense répétée à l’infini, l’innovation sociale nous invite à le regarder comme un investissement qui doit être accompagné de mesures d’impact. En creux, c’est un changement du rôle des administrations publiques qui se joue.

Interview Francophone : Comment définiriez-vous la spécificité française en termes d’innovation sociale ? Comment cela se concrétise-t-il sur votre territoire ?

Guillaume Delbar : Même si l’entrepreneuriat social a plutôt été encouragé au niveau européen, nous avons, en France, la chance de bénéficier d’un ancrage historique des acteurs de l’ESS, qui a vocation à alimenter l’innovation sociale. Aujourd’hui, ces courants se mélangent : avec la loi du 31 juillet 2014, l’entrepreneuriat social se trouve intégré au champ de l’ESS. Par ailleurs, cette même loi propose pour la première fois une définition de l’innovation sociale.  Même si l’innovation sociale a été reconnue tardivement en France, il faut reconnaître que nous sommes bien outillés pour soutenir financièrement les porteurs de projets. Je pense à BPIFrance, aux Programmes d’Investissement d’Avenir, aux investisseurs spécialisés dans l’entrepreneuriat social tels que France Active, aux dispositifs divers mis en place par les Régions… Je le répète souvent : en termes d’innovation sociale, l’argent n’est pas le problème.  En revanche, l’administration doit être challengée pour encourager l’expérimentation, assouplir les normes qui la contraignent, faire sauter les verrous à l’innovation, et faciliter le changement d’échelle. En cela, je suis résolument engagé dans l’initiative nationale #French Impact portée par Christophe Itier. Quant aux Hauts-de-France, il s’agit d’un territoire d’excellence en matière d’innovation sociale. Cela tient à l’ancrage historique d’acteurs de l’ESS mais aussi à la présence d’un centre de transfert en pratiques solidaires et innovation sociale, l’institut Godin, au rayonnement national et européen.

Interview Francophone : Quel conseil pour les francophones du monde entier qui veulent réinventer, innover ?  Comment les soutenir et comment peuvent-ils se sentir encouragés, où qu’ils soient ?

Guillaume Delbar: Nous vivons une époque où le partage d’idées et de bonnes pratiques entre territoires et entre opérateurs est indispensable et peut nous faire collectivement gagner un temps précieux. Nous avons parfois tendance à vouloir réinventer la roue, lorsque des solutions qui font leurs preuves existent déjà.  J’encourage tous les entrepreneurs sociaux francophones, où qu’ils soient dans le monde, à devenir des ambassadeurs de leurs solutions et à se mettre en réseau pour les faire circuler, dans une logique d’innovation ouverte. Nous avons tout à gagner à faire connaître le savoir-faire des uns et des autres en matière d’innovation sociale !