Nouveaux modèles

d`innovation  

 

Interview en exclusivité avec

Lord Nicholas Stern

by Ingrid Vaileanu et Dr. Florin Paun 

Interview Francophone : Quel nouveau modèle économique pourrait être en phase avec la société du XXIe siècle ?

 

Lord Nicholas Stern :Les politiques publiques claires et crédibles sont les meilleurs garants de la croissance et du changement. Ce n’est pas en envisageant d’arrêter la croissance que nous pouvons envisager des solutions aux problématiques diverses de la société du XXIe siècle, y compris celle du changement climatique.

La solution est dans la capacité de garder un certain type de croissance et envisager surtout la transition post-carbone. Il y a certainement une valeur immatérielle qui échappe à la monétarisation mais qui contribue à cette croissance dont on a tellement besoin pendant cette période de transition. Prenons juste comme exemple la dynamique qui se crée autour des fêtes de Noel quand les voisins s’organisent ensemble pour le développement de ces activités au-delà d’une rentabilité monétarisée.

Cette véritable révolution industrielle du XXIe siècle est différente de celles qu’on a vécues. Les différentes imperfections du marché demandent chacun des instruments différents de politique publique. La clé de l’évolution de modèle économique est la capacité de mobiliser la politique publique pour relier tous ces acteurs et outils de changement qui se voient ainsi renforcés réciproquement. Par exemple les GES (gas à effet de serre) demandent une action à plusieurs niveaux : taxes carbone, « cap and Trade » et régulations.

Dans le rapport de 2007 (Stern Review, 2007) j’avais présenté les enjeux d’un investissement global incrémental de 1 à 2 % du PIB par an pour envisager cette transition. L’Europe a besoin de 1 trillion d’euros d’investissement dans la transition énergétique pour envisager répondre aux objectifs énergétiques du 2020, donc 1% par an de l’actuel PIB dans L’Union européenne.

Un modèle économique qui envisage la croissance des industries propres propose un future avec moins de bruit, plus rassurant, plus propre, avec plus de biodiversité et des garantes de sécurité énergétique pour les besoins de la société. Pour prendre juste un exemple d’évolution déjà entamée, la qualité de l’air est devenue un enjeu d’évolution de modèle de production et consommation en Europe dans le XXIe siècle (UK Clean Air Act, 1956), aux Etats-Unis en 1960 (Clean Air Act 1963) et est aujourd’hui au cœur d’une nouvelle dynamique économique en Chine.

Plus de clarté et consensus politique en faveur d’un modèle économique propre peut débloquer des investissements privés pour générer de la croissance à moyen terme mais aussi des changements structurels (Zenghelis, 2011 and LES Growth Commission 2013).

La clé de la transition vers un nouveau modèle économique (au- delà des bénéfices de réduction des risques climatiques) est la transformation du système énergétique et la gestion des enjeux de compétitivité internationale.

 

Interview Francophone : Quels nouveaux modèles d’innovation peut-on envisager pour répondre à ces enjeux du XXIe siècle ?

 

Lord Nicholas Stern :Tout d’abord l’approche R, D & D (recherche, développement et déploiement) demande une évolution des habitudes des acteurs et des outils de l’innovation en terme de déductions fiscale pour l’innovation, des FIT (feed-in tariffs) pour le déploiement ou bien les nouvelles solutions de financement de la recherche.

C’est vrai qu’il y a plusieurs asymétries entre les acteurs de l’innovation et surtout il faut envisager des outils pour assurer leur collaboration qui est gage de création de valeur à travers l’innovation. Les imperfections en risque/ capital markets, (risk sharing. reducing tough garantee, equity, FIT) doivent être compensées ou réduites grâce par exemple à des banques de développement qui arrivent à réduire ce risque, à fournir des marges et envisager des horizons plus longs d’évaluation.

La singularisation des schémas d’innovation, avec une action souvent trop sectorisée, demande une vision plus large, englobant, celle de l’action politique proposée par les gouvernements. Ainsi, les approches des logiques de smart grids dans le domaine de l’électricité peuvent être utilisées, partagées par d’autres secteurs comme le transport public, le recyclage. Si l’on regarde les vagues de l’innovation technologique on se rend compte de l’accélération des innovations mais aussi de leurs tendances d’interdépendance.

L’une des barrières à l’innovation pour des technologies vertes c’est la classification comme « dépenses » (au sens de coût net) des «investissements » qui relève des évolutions vers des technologies propres. Il s’agit à la fois de l’innovation mais aussi de l’éducation (envisageant des transitions) et création des bénéfices partagés au-delà du simple PIB. Les enjeux ne se INNOVATION résument plus à des statistiques étroites mais à des véritables transitions vers des input et output supérieurs à l’approche comptable ou statistique.

Tout comme dans d’autres secteurs, l’innovation poussée par les logiques de transition vers des énergies propres ne doit pas exclure les différentes solutions technologiques possibles. Toutes les sources de technologies propres doivent être envisagées. Le nucléaire tout comme le gaz sont des solutions alternatives qu’il faut encourager pour l’accélération des innovations pour pouvoir choisir les meilleures solutions possibles de croissance. Il y a plusieurs exemples en faveur de cette approche, comme le leadership français en énergie dans les années '70 mais aussi la récente croissance européenne de 6,5% de l’économie décarbonnée (CBI, 2013).

Parmi les plus importants enjeux des acteurs de l’innovation aujourd’hui il y a la rapidité des changements technologiques vers des solutions de plus en plus propres. Le danger est de ne pas pouvoir suivre cette dynamique d’innovation et de voir ces produits et services refusés aux frontières des marchés potentiels à cause de leur incapacité à répondre aux enjeux de l’économie dé-carbonée. Pour l’Europe c’est urgent d’investir dans l’innovation de la transition.

 

Interview Francophone : Comment envisager l’évaluation de la valeur créée par les modèles économiques du XXIe siècle au delà des outils d’évaluation hérités du fordisme ?

 

Lord Nicholas Stern :Les logiques d’évaluations doivent évoluer dans le même sens que les objectifs d’évolution des modèles économiques. Il faut envisager ce qu’on appelle les « co-bénéfices ». Les « Co- bénéfices » demandent de nouveaux outils d’évaluation des écosystèmes et de la biodiversité, de la sécurité énergétique, de la régulation des technologies dangereuses ou avec un grand impact environnemental.

Les problématiques environnementales sont des critères mineurs dans la liste des déterminants de la décision de localisation de la production parmi la qualité et coût des ressources humaines, l’environnement d’investissement, l’accès à des technologies et infrastructure, la proximité des marchés. La localisation des productions en Chine n’a pas été encouragée par l’évaluation du coût de l’énergie mais par l’évaluation du coût du travail.

Les enjeux d’évaluation doivent tenir compte d’une valeur globale perçue par les citoyens en terme de santé, d’éducation et de bien-être. Les politiques publiques aussi sont dans un processus d'évaluation participative vu que les objectifs de croissance dépassent les logiques purement statistiques du PIB mais relèvent des enjeux de création d’emploi, d’accès à des soins par exemple. La participation du monde entier à ces changements structurels n’a jamais été plus évidente que dans le XXIe siècle. La participation de la société dans les processus d’évaluation est en effet indispensable pour la transition.

 

Interview Francophone  Quelle est votre devise pour vos actions futures mais aussi pour la société du XXIe siècle?

 

Lord Nicholas Stern :Réagir vite mais dans la bonne direction ! Mais surtout aujourd’hui il faut utiliser la récession pour investir dans la l’histoire de croissance du futur !