Interview de Mme Fleur Pellerin, Ministre déléguée chargée des PME,

de l’Innovation et de l’Économie numérique

by Ingrid Vaileanu and Florin Paun

Question:

Quelle évolution du modèle d’innovation français pour nos sociétés en plein changement face à la crise multiforme ? Comment comprendre le modèle actuel d’innovation qui encourage les grands groupes, les PME/TPE, et les territoires à envisager ce processus d’innovation ensemble ? Comment se rendre compte si l’on est en train d’identifier le génome de l’entreprise innovante de demain grâce à ces évolutions (par rapport au modèle d’innovation d’il y a 10 ans) ?

Fleur Pellerin:

«Disons-le d’emblée : l’innovation ne se planifie pas. Elle est le fruit de la créativité et de la combativité des chercheurs, des ingénieurs, des entrepreneurs, des designers. L’innovation ne suit pas un chemin tracé d’avance de la recherche académique à l’industrialisation ; elle procède d’une trajectoire imprévisible et résulte d’une alchimie complexe. Cette réalité explique le rôle central des « écosystèmes » innovants que le Gouvernement entend renforcer. Les pivots de ces écosystèmes innovants sont les pôles de compétitivité, lancés il y a 7 ans, qui font travailler ensemble : PME, grands groupes et laboratoires de recherche autour de projets de R&D pour hybrider les approches tech-push et market pull. Face à la crise actuelle, ces pôles doivent se renforcer : le Gouvernement leur a fixé comme objectif d’industrialiser les produits et services issus des projets de R&D, pour que l’excellence technologique française se traduise en création d’activité et d’emploi ».

 

Question :

Comment dépasser les barrières des « asymétries » des acteurs du processus de l’innovation et du processus de création de valeur (valeur globale non seulement monétarisée) pour créer des opportunités de travail collaboratif favorisant l’innovation :

- asymétries culturelles - les chercheurs non seulement ont des connaissances différentes de celles des PME mais sont évalués sur le nombre d’articles tandis que les PME le sont sur leur chiffre d’affaires. Comment convaincre les chercheurs à dédier du temps... à la relation avec les PME pour l’innovation ?

- asymétries de risque – 100 000 euros pour une PME c’est peut-être son chiffre d’affaires annuel mais juste 1% du budget de recherche d’un laboratoire.

- asymétries de temporalité - pour une PME, 6 mois de recherche sur son nouveau produit est un temps maximum pour prendre la décision de lancer ou pas un produit, tandis que pour un chercheur c’est le temps minimum pour bien poser la question de recherche, créer des opportunités de travail collaboratif favorisant l’innovation ?

Mme Fleur Pellerin :

« Le Gouvernement a engagé une réflexion d’ampleur sur l’ensemble du système d’innovation et de transfert dont l’objectif est de dépasser ces asymétries. Plusieurs mesures ont d’ores et déjà été annoncées.

Au sein de la recherche publique, le temps consacré à des activités de valorisation de la recherche (travail avec des PME, création d’entreprises, etc.) sera pris en compte dans l’évaluation des chercheurs et valorisé dans l’évolution de leur carrière: c’est un changement fondamental, qui fera évoluer les mentalités et la temporalité des activités.

Plusieurs dispositifs permettant d’atténuer l’importante prise de risque des PME innovantes ont été mis en place ou renforcés: la Banque Publique d’Investissement proposera des subventions pour les phases de faisabilité ou des avances remboursables pour le démarrage de projets innovants dans les PME, la création du crédit impôt innovation facilitera la mise sur le marché des nouveaux produits... J’ai une conviction chevillée au corps : une véritable politique de l’innovation doit avoir pour objectif l’évolution des mentalités. La culture de l’innovation, de la création et du risque doit sortir des laboratoires et des start-up, pour imprégner toute la société, des écoles aux entreprises ».

 

Question :

Quelles nouvelles formes de gouvernance pour assurer la création d’une valeur partagée surtout dans les périodes de crise? Comment le modèle français d’innovation évolue-t-il vers une co-gouvernance avec toutes les parties prenantes de la société : grands groupes, territoires, PME, consommateurs-citoyens (à travers les logiques de market pull) et surtout en mobilisant des outils de compréhension de la demande révélant les besoins de la société (comme par exemple, le Demand Readiness Level- DRL repris par Technology Transfer Society, en plus de Technology Readiness Level-NASA)

Mme Fleur Pellerin :

« Le modèle d’innovation actuel est nécessairement multi-échelle. Les coopérations entre acteurs, PME, groupes et laboratoires de recherche, nécessitent une proximité physique: une forme de gouvernance doit se constituer au niveau des territoires. La compréhension des tendances de consommations, elle, se réalise à une toute autre échelle, de plus en plus souvent mondiale, et s’appuie sur d’autres logiques collaboratives impliquant des acteurs internationaux.

C’est pour cela que la réforme du système d’innovation français, que nous allons proposer avec Arnaud Montebourg et Geneviève Fioraso, doit être systémique. Nous avons donc confié une mission ambitieuse à Jean- Luc Beylat et Pierre Tambourin pour la construire, en s’intéressant autant aux structures de collaboration qu’à la règlementation de la propriété industrielle et à la culture ».

 

Question :

Quel souvenir agréable auriez-vous d’une ou deux situations, ou exemples de processus d’innovation, qui relève de cette évolution des modèles économiques et d’innovation français, hybridation du technology push et

market pull (une révélation européenne de changement constructif) ? Comment, au travers d’initiatives comme la Charte PME ou le Crédit Impôts Innovation, portez-vous cette évolution positive et volontaire des mentalités? Comment des outils et structures adaptés favorisent-ils l’innovation par les PME tout en offrant aux grands groupes et aux grands laboratoires de recherche – les fleurons français – la satisfaction de participer à cette nouvelle dynamique ? Comment les inciter financièrement aussi à investir dans les transferts de technologie vers les PME françaises de tous les secteurs et les territoires ?

Mme Fleur Pellerin :

« La France innove trop peu : les classements internationaux la placent à la 14ème place mondiale et 11ème place européenne parce qu’elle peine à convertir son excellence académique et technologique en succès industriel et commercial. C’est donc ce lien permanent entre tech-push et market pull que la France doit tout particulièrement renforcer.

Plusieurs initiatives ont déjà été annoncées. La sphère publique montrera l’exemple avec l’objectif que 2% de tous les marchés publics bénéficient d’ici 2020 à des entreprises innovantes. Les grandes entreprises participeront à cet effort de soutien aux PME innovantes, comme le prouve la charte qu’elles viennent de signer le 17 décembre dernier.

En outre, nous préparons le lancement d’un programme d’innovation de rupture sous la forme de défis technologiques, afin de créer une mobilisation de tous les fleurons de notre pays en faveur de l’innovation ».