Edgar Morin, le visionnaire du XXIe siècle

by Ingrid Vaileanu and Florin Paun

Interview Francophone: 

Dans votre livre « La voie – Pour l’avenir de l’humanité » vous offrez cette voie commune qui peut inspirer toutes les générations du XXIe siècle. Quels nouveaux modèles économiques et d’innovation pour le XXIe siècle?

Edgar Morin

Les réformes politiques seules, les réformes économiques seules, les réformes éducatives seules, les réformes de vie seules ont été et seront condamnées à l'insuffisance et a l'échec. Chaque voie ne peut progresser que si progressent les autres. Les voies réformatrices sont corrélatives, interactives, interdépendantes.

 

L’idée admise du développement se fonde essentiellement sur le moteur techno-économique, conçu comme locomotive entrainant démocratie et vie meilleure. C'est une idée réductrice, privée de complexité et du sens des solidarités; elle est sous- développée.

 

Enfin, la notion de sous-développement a quelque chose d'injustement péjoratif, parce qu'on appelle sous-développées des cultures qui comportent des savoirs, des savoir-faire (en médecine par exemple), des sagesses, des arts de vivre souvent absents chez nous ; bien entendu, elles comportent des superstitions, des illusions, mais nous-mêmes nous avons nourri de nombreuses illusions, dont le mythe du progrès comme loi de l'histoire, la dernière étant la capacité de l'économie libérale à résoudre tous les problèmes humains.

Il ne s'agit nullement ici d'idéaliser les sociétés traditionnelles, qui ont leurs carences, leurs fermetures, leurs injustices, leurs autoritarismes. Il faut voir aussi leurs qualités, et considérer leurs ambivalences. Nous devons également concevoir toutes les ambivalences du développement et promouvoir les aspects positifs de l'occidentalisation (les droits humains, les autonomies individuelles, la culture humaniste, la démocratie). Ces éléments positifs peuvent et doivent féconder une politique de l'humanité, tandis qu'une politique de civilisation devrait refouler au second plan le négatif, qui aujourd'hui est au premier plan, c'est-a-dire l'hégémonie de la quantité sur la qualité, la réduction de la politique a l'économie, la réduction de la connaissance au calcul, (lequel ignore la multi dimensionnalité de l'existence humaine), la domination de la rationalisation (qui écarte tout ce qui échappe a sa logique close), sur la rationalité ouverte. Cela nous confirme que le problème désormais n'est pas de continuer sur la voie du développement, n'est pas même de l'aménager avec quelques adoucisseurs qui le rendraient soutenable; il est de changer de voie.

Il est important d’envisager l'établissement d'une institution permanente (conseil de sécurité économique) vouée aux régulations de l'économie planétaire et au contrôle des spéculations financières.

 

Le temps est venu pour un développement d'une économie plurielle comportant le développement des mutuelles, coopératives, entreprises citoyennes, agriculture fermière, agriculture biologique, alimentation de proximité (en même temps que régression de l'agriculture et de l'élevage industrialisés), généralisation du biochar qui supprimerait la faim dans le monde, microcrédit, commerce équitable, entreprise citoyenne.

 

Il faut un maintien ou la résurrection des services publics nationaux (poste, télécommunications, chemins de fer) et pour l'Europe, l'institution de services publics européens. Il faut également un new deal de grands travaux de salut collectif (énergies renouvelables, ceinture de parkings autour des villes, transports publics non polluants, aménagement des chemins de fer pour le ferroutage).

L’ensemble des multiples crises interdépendantes et interférentes est provoqué par le développement, qui est encore considéré comme la voie de salut pour l’humanité. Enfin, si l'on considère que le développement, l'occidentalisation et la globalisation sont les moteurs l'un de l'autre, alors toutes les crises que nous avons énumérées peuvent être considérées aussi comme les composantes d'une méga-crise a trois visages inséparables: crise du développement, crise de l'occidentalisation, crise de la mondialisation.

Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un méta-système capable de traiter les problèmes : il se métamorphose. Qu’est ce qu’une métamorphose ? Nous en voyons d’innombrables exemples dans le règne animal notamment chez les insectes. Une chenille s’enferme dans une chrysalide. Elle commence alors un processus qui est à la fois d’autodestruction et d’auto-reconstruction selon une organisation et une forme différentes. Quand la chrysalide se déchire, il s’est formé un papillon qui est autre que la chenille, tout en demeurant le même. L’identité s’est maintenue et transformée dans l’altérité.

 

C'est dans la métamorphose que se régénéreraient les capacités créatrices de l'humanité. L'idée de métamorphose est plus riche que l'idée de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, de l'héritage des pensées et des sagesses de l'humanité). Pour aller vers la métamorphose, il est nécessaire de changer de Voie. Mais s'il semble possible d'en modifier certains cheminements, de corriger certains maux, il est impossible de même freiner le déferlement techno-scientifico-économico-civilisationnel qui conduit la planète aux désastres. Et pourtant l'Histoire humaine a souvent changé de voie. Comment?

Tout commence, toujours, par une initiative, une innovation, un nouveau message de caractère déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains.

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