Un Président visionnaire au coeur de l'action

Interview en exclusivité pour l'édition spéciale 2019 

Visionnaires du 21ème siècle

avec 

Bernard Gainnier

Président de PwC pour la France et l’Afrique francophone

et Président du Pole Finance Innovation 

Photo: Stanislas Liban

par Ingrid Vaileanu et Florin Paun 

Interview Francophone : Comment voyez- vous les évolutions des modèles d`innovation et de création de valeur, modèles du management dans les prochaines années?

 

Bernard Gainnier : Un changement systémique est nécessaire dans la manière dont l’économie interagit avec la société. Les réflexions économiques et commerciales fondées sur la notion de profit et de croissance ne suffisent plus ; redéfinir et réorienter l’image et le rôle de l’entreprise au sein de la société est un vrai défi pour nous, il est donc indispensable et urgent de le relever. 

Je suis convaincu qu’une entreprise qui réussit durablement répond d’abord et avant tout à des besoins humains. Nous devons plus que jamais être cohérents sur nos objectifs, nos attentes et nos responsabilités. Le succès financier n’est que la conséquence de l’activité économique des entreprises et non son but premier. Les nouveaux modèles économiques doivent être construits de manière partagée et répondre à une prise en compte beaucoup plus large des besoins humains et sociaux. Notre objectif est la création de valeur pour tous.

Chez PwC, nous avons pris l’initiative de remettre en cause notre cadre et de redéfinir nos modèles de management pour adhérer à l’exigence de nos clients et de toutes nos équipes. Par-delà la création de nouveaux espaces de travail, de nouveaux outils technologiques innovants et la mise en place de formations pour nos métiers, nous concentrons notre (r)évolution sur l’expérience de nos clients et de nos équipes. Nous ne nous contentons plus d’intégrer des informations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) dans nos opérations : nous exerçons nos activités de manière responsable en recherchant un impact sociétal durable.

 

Interview Francophone : Quelle est la dynamique d’innovation française et comment peut-elle inspirer l’Europe?

 

Bernard Gainnier : Nos savoir-faire et nos talents s’exportent dans le monde entier. Notre dynamisme est reconnu, à travers nos grandes entreprises, aux Etats-Unis comme en Chine. En embarquant toutes les parties prenantes et les communautés dans un même projet de progrès économique et social durable, nous devons aller plus loin et incarner un renouveau dans la façon d’investir nos capitaux publics et privés. Comment? A travers le projet des JO 2024, par exemple : les investissements consentis profiteront aux athlètes et aux touristes étrangers que nous accueilleront ainsi qu’aux villes, aux régions et aux citoyens français au-delà de l’évènement lui-même. Nous tenons à ces notions fortes d’héritage et de continuité présentes dans l’histoire des JO. C’est notre capacité à nous concentrer sur la réalisation d’actions de proximité en restant conscients des réalités du monde globalisé et hyper connecté qui fera notre force. Tenons compte de nos spécificités et faisons participer la société civile, pour mieux agir ensemble. L’Europe n’est toujours qu’un ensemble d’intérêts éparpillés et n’a malheureusement plus, à l’heure du Brexit et des revendications nationalistes, de vision ni d’ambition commune. L’Europe manque aujourd’hui d’une image forte à impact mondial. C’est là précisément que la France doit être une source d’inspiration. 

 

Interview Francophone : Comment intégrer l'innovation disruptive (la finance responsable, l’IA) dans les objectifs économiques et sociaux de court et long termes grâce aussi à vos projets et actions?

 

Bernard Gainnier : L’émergence de nouvelles technologies est permanente et bousculent sans cesse nos métiers, nos procédés, notre façon d’avancer. Certaines personnes s’adaptent très vite, d’autres se retrouvent exclues. Si ce phénomène n’est ni nouveau ni ponctuel, il est profond et va s’accélérer. L’entreprise a un rôle à jouer pour réconcilier économie et société.

En tant qu’acteur de l’économie, je pense qu’on ne réagit pas au tsunami de l’innovation et du changement en se contentant de redistribuer un minimum financier aux exclus. Les gilets jaunes en sont l’exemple : augmenter le pouvoir d’achat ne satisfera pas les désirs individuels et collectifs. Les préoccupations des familles et des communautés sont liées aux inquiétudes suscitées par l’automatisation du travail, le manque d’équité, la perte de confiance et l’absence d’espoir.

Il ne fait aucun doute que l'éducation et la formation doivent être repensées pour donner enfin aux hommes et aux femmes les compétences nécessaires pour s’intégrer à un marché mondial interconnecté et, de plus en plus, ouvert à la technologie. Le marché du travail se transforme radicalement et les entreprises doivent faire évoluer les compétences de leurs collaborateurs dont les tâches répétitives sont remplacées par la machine.

En tant que dirigeants, nous avons une responsabilité envers nos équipes. Il est essentiel de favoriser l’agilité, l’adaptabilité et le perfectionnement des compétences pour aller vers toujours plus de valeur ajoutée. Chez PwC, nous avons pour ambition d’aller plus loin et de contribuer au système éducatif français en transmettant notre expérience et en permettant aux jeunes générations d’acquérir ces nouvelles compétences. Nous le faisons déjà, quand nous accueillons nos nouveaux arrivants ou quand nous mettons à la disposition de nos équipes les meilleurs outils technologiques.

 

Interview Francophone : Quelle est votre meilleure expérience professionnelle qui peut inspirer les générations du 21e siècle?

 

Bernard Gainnier : Ma meilleure expérience professionnelle, c’est en 1997 à Shanghai chez PwC que je l’ai vécue. A cette époque aucun de mes associés n’étaient des chinois continentaux, et l’essentiel de notre encadrement était formé d’expatriés. Aujourd’hui, la Chine est une puissance mondiale et 98% des effectifs de PwC en Chine continentale sont chinois. Cette évolution démontre que rien n’est figé dans le temps et que l’énergie des personnes pour avoir accès au bien-être - personnel aussi bien que professionnel - est plus fort que tout. 

Cette expérience a forgé ma façon d’être et de diriger : je sais qu’il ne sert à rien de résister au changement parce que comme le disent les chinois, on ne va pas contre le cours de la rivière. Si prédire le futur est aléatoire, je pense qu’il faut impérativement choisir l’hypothèse où la condition humaine est au centre de nos préoccupations. C’est visible sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) : le décalage entre ceux qui sont soutenus par les entreprises (l'économie, le climat et la production) et ceux qui mobilisent la population (lutte contre la pauvreté, la faim et l'eau) illustrent une contradiction assez fondamentale qui pourrait faire obstacle à leur réalisation. Nous devons agir inlassablement pour réconcilier ces deux visions. Les entreprises qui ne l’auront pas compris seront appelées à disparaître.

 

Interview Francophone : Quel conseil pour l`Europe et pour les innovateurs du 21e siècle?

 

Bernard Gainnier : Nos économies de marché ont été le moyen le plus efficace de réaliser des progrès sociaux pendant de nombreuses décennies. Désormais cette réalité se heurte à un décalage croissant entre l’activité économique d’une part et la répartition de ses nombreux bénéfices. Nous sommes dans une crise de sens à laquelle nous devons répondre. Mon conseil pour l’Europe et les innovateurs de 21e siècle est d’axer les activités économiques et commerciales sur des résultats humains plutôt que prioritairement financiers ou technologiques. Ces changements nécessiteront de l'imagination et la collaboration de toutes les parties prenantes, une volonté de débattre et de se remettre en cause, d'écouter et d'apprendre, d'expérimenter et d’aller de l’avant. Il faut croire par-dessus tout au potentiel humain d’adaptation et d’évolution. Soyons prêts au changement et n’en ayons pas peur. C’est un défi urgent et indispensable.