Le Bel Avenir de l'Humanité 

Interview en exclusivité pour l'édition spéciale 

Visionnaires du 21ème siècle

avec 

Yves Roucaute

by Ingrid Vaileanu 

Interview Francophone : Quel bilan pour les innovations depuis plus de 60 ans ? Comment envisager les innovations disruptives au service de l'humanité ?

 

Yves ROUCAUTE : Le bilan est formidable et l’avenir s’annonce plus fantastique encore pour l’humanité. D’où d’ailleurs le titre de mon livre, Le Bel Avenir de l’Humanité, qui défend résolument le camp du progrès contre les vendeurs d’apocalypse. 

 

Entre intelligence artificielle, biotechnologies, nanotechnologies, s’annonce la fin des maladies génétiques, dégénératives, virales, des cancers, des handicaps, de la mort biologique même. Songez seulement au fait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la mort n’est plus conçue comme une fatalité mais un problème, voire un accident. Il y a dans la nature des animaux qui sont génétiquement immortels, comme la méduse Turritopsis nutricula qui rajeunit même, alors pourquoi pas nous se demandent les scientifiques.  Il est ainsi devenu possible de couper un morceau d’ADN défaillant avec une sorte de ciseau (CRISPR-Cas 9), de l’inactiver ou de le remplacer par un morceau sain collé à la place. Ce « ciseau » a été utilisé chez des souris, en 2014 par le Massachusetts Institute of Technology, pour éliminer la tyrosinémie, maladie du foi jusqu’ici incurable, puis, au Texas, pour corriger la mutation génétique responsable de la myopathie. En 2015, une équipe chinoise a modifié le génome de 80 embryons humains pour corriger la grave maladie génétique du sang, la bêta-thalassémie. En 2017, à Portland, les chercheurs ont édité un embryon humain en détruisant les gènes défectueux visés deux ans après la Chine.  Du côté des nanotechnologies, on a créé des nanorobots qui transportent des protéines, de la pharmacologie, recréent tissus atteints et organes abîmés. Les nanorobots anticancer imaginés par le California Institute of technology franchissent le système immunitaire désactivent la cellule malade, stoppent la production de protéine, la tuent et, sacrifice ultime, s’élimine par l’urine. L’Université de Cambridge a créé   des nanorobots en or : ils se faufilent dans le système sanguin, arrivent dans les cellules cancéreuses, chauffés au laser infrarouge, ils vibrent pour dégrader la cellule qui se croyait impénétrable et immortelle, avant l’arrivée de la cavalerie légère, les robots transporteurs de médicaments qui terminent le travail d’éradication. Les nano-nageurs développés par l’École Polytechnique de Zurich et l’université Technion de Haïfa  peuvent nager dans des fluides et pourront délivrer des médicaments dans les cellules pour détruire les cancers et soigner les maladies cardiovasculaires. Quant à la mort biologique, nous savons que l’âge des cellules est en relation avec les extrémités des chromosomes appelées « télomères » et que, petit à petit, ces bouts d’ADN sont raccourcis. Ce qui empêche ces télomères de raccourcir s’appelle« télomèrase », comme une nourrice prévenante elle empêche de raccourcir  les cellules qui servent à la reproduction, dites « germinales » et celle des globules blancs, mais pour les autres, celles de la peau, des os, des organes « somatiques », elle s’en occupe peu ; d’où le vieillissement. De plus, elle est maladroite : elle empêche les télomères des cellules cancéreuses de raccourcir, les amenant, elles, à l’immortalité . L’idée est donc d’éduquer un peu mieux cette nourrice pour maintenir la taille des télomères mais aussi la rallonger. Il s’agit là d’une des voies ouvertes par notre fameux ciseau (CRISPR-Cas 9) coupeur et réparateur d’ADN, par les nanorobots plus riches de promesses encore. Fleurissent aussi les projets qui permettent les modification des mécanismes de l’horloge de la vie, tels celui qui a rajeuni des souris à la Mayo Clinic de Rochester. La guerre pour la vie éternelle est bien lancée 

 

La création du vivant amélioré, la disparition du travail, la démocratie participative et le dépérissement de l’État, la production d’aliments synthétiques qui annihile famine et souffrance animale, l’inépuisable énergie qui rend caduque les discours des archéo-écologistes, les modes de production infinis à partir de l’infiniment petit, la fin des guerres, la conquête spatiale, et bien d’autres découvertes, enchantent chaque jour davantage les esprits éclairés. Nous sommes au début de l’Odyssée humaine. Environnement humain, relations interindividuelle, rapport au corps : le bouleversement est global. 

 

Je comprends le désarroi des archaïques qui, tel Eric Zemmour, chef de file des populistes, a consacré un éditorial pour me dénoncer comme ennemi N°1 du camp conservateur. Je célèbre une révolution qui n’eut pas d’équivalent depuis le néolithique, la révolution  des « Temps contemporains ». Nous sortons enfin d’une autre révolution, celle du néolithique, qui commença il y a 12 000 ans environ, avec les premières sédentarisations, entre Euphrate et désert du Sinaï et dont le dernier acte fut la modernité. Lors de ces sédentarisations, les humains s’imaginent vivant sur un territoire gouverné par des divinités . Leur corps, conçu comme séparé de l’esprit, était, au mieux, le tombeau de l’âme, au pire, le réceptacle de ces divinités qui agissaient par lui. En animistes, ils leur attribuaient la naissance, la mort et leur créativité. L’esprit magico-religieux multiplia les idolâtries, de la terre où ils naissaient jusqu’au « pouvoir », celui des Prêtres-Rois du néolithique, dont les totalitarismes seront une résurgence, des « Maîtres de vérité » des Âges des métaux dont les figures n’ont pas disparu, mais ce sont seulement transformées, avec l’Etat moderne.

 

Toute l’histoire de l’humanité, jusqu’à nos jours, a été la lutte de la nature créatrice humaine contre la pensée magico-religieuse. Aujourd’hui nous nous en dégageons enfin parce qu’apparaît à travers cette phénoménale créativité, la vérité sur la nature humaine. Nous découvrons que nous n’avons jamais été « Homo sapiens », contrairement à ce que dit Yuval Noah Harari dont le livre a eu un immense succès parmi ceux qui aiment les contes pour enfants au point de s’imaginer demain victime d’une Super Intelligence Artificielle, cette Super Supercherie. Ce fut l’erreur de Car von Linné, en 1735. Il pensait l’humain seul animal doté d’une « intelligence », d’où ce «sapiens, entis » qui signifie en latin « intelligent », « raisonnable ». Selon lui, Dieu, pure intelligence, aurait accordé l’intelligence et l’âme à sa créature préférée, à son image. Et puisque les espèces vivantes étaient créées par Dieu, elles seraient fixes et intouchables. Il les classait selon leurs caractéristiques morphologiques, l’humain ayant boîte crânienne, bipédie, descente du larynx, pouce opposable, auxquels les archaïques ajouteront plus tard les gênes, voilà notre « Homo sapiens » et son compère le conservatisme éthique qui dénonce les sciences en proclamant  « pas touche à mon Homo sapiens ! ». 

Une souris, sortie de la Vallée des larmes des Aventures d’Alice au pays des Merveilles, s’écrierait en colère : « Halte là, où vas-tu Carl, pour l’intelligence, n’as-tu jamais entendu parler de celle des chats et des chiens qui par mille ruses tentent de me croquer en chemin ? ».  Les primates ont divergé des autres mammifères, il y a 85 millions d’années : aucun n’aurait pu survivre sans « intelligence » dont je démontre d’ailleurs que le sens est confus. Ainsi les mots « intelligence artificielle » désignent cinq des caractéristiques du cerveau humain qui en comporte une bonne centaine. De même, la « mémoire » artificielle n’a rien à voir avec la mémoire humaine, dynamique, qui rêve, oublie et trie. 

L’humain n’est pas « Homo sapiens ». Dés qu’apparaît le genre Homo, au paléolithique supérieur, il y a 2,5 millions d’années, apparaît sa seule vraie différence : sa créativité. Il invente des habitats variables en fonction des lieux et du climat, il imagine et fabrique des outils, il transforme ses relations sociales et son corps. Adieu castor, abeille ou fourmi. Bonjour les enfants d’Œdipe qui seul a su répondre à la question du Sphinx, envoyé par Héra, épouse de Zeus, pour effrayer les humains, dévaster leurs récoltes, les faire s’agenouiller devant les dieux. « Quel est l'être qui marche sur quatre pattes au matin, sur deux à midi et sur trois le soir ? ». Œdipe, à la différence des conservateurs d’aujourd’hui, sait le sens de ces « trois pattes ».  La canne : tout est là. L’humain est le seul être qui ne se laisse pas aller à l’environnement, au donné. C’est cela l’héritage d’Œdipe : cette annonce de la liberté de créer jusqu’à son propre corps, avec des prothèses, des corps bioniques, des corps biologiquement améliorés. Cela, sans se préoccuper des idolâtries de la nature, et d’une prétendue menace des dieux. Nous sommes « Homo creator ».

Cette découverte est la plus importante de toutes car elle les autorise toutes. Que certains s’opposent à ce bilan au nom d’un Dieu est cocasse. Si Dieu existe, peut-il nier la vérité ? Or, comme « 2 +3=5 », la créativité humaine est une donnée. S’il est créateur, il a forcément créé l’humanité à son image, avec un corps créateur. Le corps de la femme tout autant que celui de l’homme, car ce que j’observe me démontre que « Mâle et femelle furent créés à la fois » et créés créateurs  Puis, puisque je constate que l’humanité transforme le monde depuis des lustres, s’il existe, il a dû leur donner la terre pour la dominer, un truc du « assujettisez » et « dominez » la nature et non célébrez une prétendue déesse terre, une « Gaïa »à la façon des archéo-écologistes. Si l’on évoque le mécontentement d’un dieu, flagellateur des corps, discriminant sexuellement, nationaliste, xénophobe, homophobe, phallocrate, alors, puisqu’il est opposé à la nature humaine, je prouve qu’il s’agit d’une chimère. Je préfère la thèse de Max Planck, inventeur de la théorie des quantas, qui croyait en une énergie créatrice dont les humains seraient à leur tour doués. 

Mais que m’importe les croyances ou leur absence, l’humanité est créatrice, tel est le fait scientifique défendu par tous les amis du progrès. La créativité humaine est dans la nature humaine, sa nature c’est la culture. Le bilan de ces dernières années c’est l’effondrement des archaïsmes venus du néolithique qui niaient cette puissance du corps humain et le droit à une créativité illimitée et l’annonce du bel avenir de l’humanité.

 

Interview Francophone : Comment envisager la réduction des inégalités ?

Yves Roucaute : A condition d’abandonner les vieux logiciels du XIXème siècle, le sens des innovations est clairement de libérer les individus de la souffrance, de réduire puis supprimer l’injustice sociale et de permettre à chacun de trouver le chemin de la réalisation et de la reconnaissance de soi. 

Qui profitera de ses avancées ? À moyen terme, tout le monde. Ces innovations sont pour toute l’humanité, leurs applications seront de plus en plus rapidement disponibles et couteront de moins en moins cher. Songez à cette injustice dans le traitement inégal de la santé lorsque vous habitez loin d’un centre hospitalier ou lorsque vous n’avez pas les assurances adéquates. Il sera demain possible de généraliser les expériences de soins à distance, d’intervenir avec des robots et de distribuer des médicaments par des drones. Un burger in vitro comme le Franckenburger, coutait 250 000 euros en 2015, 10 aujourd’hui, demain, 0,10 avant de ne valoir bientôt rien et sans gaz à effet de serre. De la production des véhicules autonomes à celle des bâtiments intelligents produits par l’intelligence artificielle et les nanotechnologies, tout ira, à long terme, vers la gratuité et dans le sens d’une organisation de la vie selon la justice sociale. 

Cela est lié à la révolution du travail. Sur 702 types d’emplois répertoriés par l’Université d’Oxford, 47% seront potentiellement supprimés par l’intelligence artificielle aux États-Unis en 2034, 90% en 2050. Les nouveaux métiers ne compenseront pas les emplois perdus.  Aristote rêvait d’un monde où les métiers à filer tisseraient tout seuls. Il est en train de naître. 

Je m’en réjouis. Étymologiquement et dans toutes les mythologies, pour la plupart des humains, le travail est une obligation liée à la souffrance et une aliénation. À Sumer, les dieux supérieurs Anunnaki doivent affronter les dieux inférieurs Igigi, qui en ont assez d’être leurs esclaves.  Enki, le dieu des arts a alors une idée : fabriquer des humains-esclaves pour prendre leur place. En Grèce, le mythe de Prométhée dit le même chose, l’humain condamné, cette fois par Zeus, au travail. Les partisans de la justice sociale du XIXème siècle n’avaient certes pas tort de remarquer que si le travail libérait, il libérait en dehors du temps de travail. Et il n’était pas difficile de constater qu’il profitait essentiellement à une minorité. 

Les aristocrates grecs poussèrent les sciences et les arts loin parce qu’ils ne travaillaient pas. Ils avaient trois types d’instruments pour cela  : des animaux, des outils et des esclaves. Demain, l’intelligence artificielle va prendre la place de  l’esclave, du serf ou du « travailleur », qui s’en plaindra ? L’humain n’est pas condamné par nature à devenir un moyen de production. C’est un être créatif. Ce n’est pas le travail qui rend libre mais la réalisation de soi qui passe par la libération de la créativité individuelle. 

Qu’on ne vienne pas me dire que certains humains ne seraient pas créatifs. Je connais ce mépris pour les classes populaires. Il suffit d’étudier le comportements des enfants. Les bambins sont naturellement créatifs quelle que soit leur origine. C’est ce vieux monde issu du néolithique qui tue la créativité, de l’école castratrice de l’imagination créatrice aux relations sociales archaïques. Et, par bonheur, ce vieux monde est en train de s’écrouler.

Face à l’explosion de l’intelligence artificielle, la question sociale urgente est : « Comment assurer la transition? ». Car, si à moyen terme, l’avenir est clair, à court terme il peut y avoir des crises sérieuses avec cette menace de voir les forces archaïques en profiter pour vendre avec succès leurs yoyos obscurantistes. Les solutions sont pour une part devant nous, d’autres sont à imaginer. Elles se trouvent non dans le repli sur soi, l’isolationnisme, le protectionnisme mais dans la libération des sciences et des technologies. Des pistes sont ouvertes avec les redistribution de bénéfices dans les entreprises devenues collaboratives, l’apprentissage aidé, le soutien aux projets, les structures d’accueil ouvertes, le financement des réseaux. Des dizaines de solutions sont devant nous non pour payer les gens à devenir parasites par un revenu universel sans contre partie mais pour les engager à accéder à leur propre créativité.

Le mot même d’ « égalité » ou d’ « inégalité » sociale n’aura bientôt plus de sens. Nous sortons d’un monde quantitatif où tout se mesurait, y compris la valeur de chacun au nom de l’argent gagné ou du pouvoir acquis. Avec l’effondrement des idolâtries de l’Etat, du Marché, des Nations, avec les blockchains qui permettront aux informations de circuler horizontalement dans la confiance sous contrôle et sans pilote, avec toutes ces merveilles des Temps contemporains qui sont en train d’apparaître, qui pourra mesurer la créativité d’un Max Planck à celle d’un Picasso, d’un cuisinier à celle d’un  développeur d’application ? Nous allons vers un monde qualitatif, celui dont parlait Henri Bergson, un monde où seul l’individu compte, avec sa durée propre, incommensurable, singulière, créatrice comme le rêvait notre regretté Umberto Ecco. L’avenir renverra les discours d’égalité et d’inégalité avec le matérialisme et l’idéalisme dans le grenier, avec le rouet et la machine à tisser. L’avenir est un monde où chacun aura selon sa créativité qui correspond, quand l’on y réfléchit bien, à ses vrais besoins. 

Interview Francophone : Quels sont  les partenaires de l'accélération des innovations des entreprises et comment le modèle européen  d'innovation peut-il inspirer les générations européennes de l'innovation disruptive ?

 

Yves ROUCAUTE : Il est temps comprendre que la créativité est l’origine de la richesse et de la puissance des nations. L’Europe va-t-elle continuer à participer à la grande aventure de l’humanité créatrice ? Je le souhaite mais je n’en suis pas certain. Le fonctionnement européen actuel, ou plutôt son dysfonctionnement, ne peut pas être un modèle d’innovation pour l’avenir, pas plus que les débats ubuesques sur la taxation des géants du numérique. Quant aux pistes protectionnistes et isolationnistes, elles condamneraient l’Union européenne à accélérer une perte d’influence déjà largement commencée. 

Or, malgré d’incontestables découvertes européennes et une créativité inouïe dans les laboratoires et les entreprises, le retard de l’Union européenne par rapport à la Chine et aux Etats-Unis se creuse chaque jour davantage tandis que des pays comme la Corée du sud mettent en place des politiques offensives. Pas un seul géant du web n’est européen. Quant aux « licornes », ces startups valorisées à plus d’un milliard de dollars non cotées en Bourse, sur 239, 41% sont nord américaines et 37% chinoises. Si la France a le plus grand campus de start ups du monde, Station F, si elle a des mathématiciens et des ingénieurs remarquables, elle est un nain du numérique. L’Allemagne ne vaut guère mieux. Et les créateurs européens sont logiquement, pour un grand nombre, aspirés outre atlantique ou intégrés aux géants étrangers du web.  

Enfermée dans des débats archaïques, l’Europe se provincialise. Certes, des programmes comme  celui de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation, doté de 79 milliards d’euros, sont une voie intéressante. Mais comment expliquer que l’Europe ne mette que 0,8% de son Produit Intérieur brut dans la recherche et développement, même si la France et l’Allemagne font mieux, tandis que les Etats-Unis y mettent 2,7%, le Japon 3,6%, la Corée  du sud 4,3%?  J’entends même certains irresponsables se féliciter de voir le Royaume Uni, premier pays européen en termes de licornes, premier investisseur européen dans les technologies, quitter le navire. 

Un peu de benchmark peut conduire à plus de lucidité.

La voie américaine a été de mettre la créativité au centre. Pour cela d’imposer peu d’interdits prétendument « éthiques » aux entreprises, en particulier au niveau des biotechnologies, de les accompagner en favorisant le capital risque et les business angels, d’offrir une fiscalité avantageuse sur les bénéfices et un droit de la propriété intellectuelle adapté, de financer indirectement par des agences à travers des priorités nationales, les innovations de « rupture », en 2009 et 2011.  Dans le même temps, elle a consisté à favoriser les interactions entre les centres universitaires de recherche, les entreprises et les fondations. Dans les universités même, des bureaux de brevets et de valorisation, soutenus par les agences de financement, permettent aux scientifiques de faire des affaires et de créer leur entreprise. 

Symptôme de cette vision qui hybride entreprise, administrations et recherche, si l’administration américaine de Donald Trump, pour préserver son électorat populaire, semble à présent favorable à un impôt sur les mastodontes du numérique, on remarquera qu’il s’agit seulement d’une taxe minimale qui porterait non sur le chiffre d’affaires, comme le veulent les Français, mais sur les bénéfices. Ce qui signifie que non seulement le R&D ne serait pas touché mais que l’innovation va encore être plus accélérée dans les entreprises américaines qui voudront échapper à l’impôt. Au lieu de la fiscalité punitive « à la française », une fiscalité incitative, « à l’américaine ». Donald Trump, comme ses prédécesseurs avant lui, sait que la puissance passe par l’innovation. 

Les Etats-Unis ont ainsi bénéficié de ce que j’appelle l’ »effet papillon », où la créativité en un endroit a des effets multipliés à un autre engageant ensuite une dynamique ouverte qui entraîne une expansion ailleurs puis au-delà des frontières, à la façon de Google, collaborant avec des centres de recherche du monde entier. 

Ces entreprises innovantes ne sont pas des ennemis de l’humanité, leur créativité en porte témoignage, même si je regrette que l’esprit libre qui avait animé les fondateurs du Web, avec ses logiciels en open source, ne soit  pas plus présent. Chacun constate les bienfaits de nombre de leurs projets, jusqu’à ceux qui mettent l’immortalité au cœur des recherches comme celui de la société Calico, acronyme de « California Life Company », fondée par le biologiste Arthur Levinson pour Google. Chacun voit que ces géants financent sans se préoccuper des origines nationales, ainsi les deux chercheuses à l’origine des fameux ciseaux, une française, Emmanuelle Charpentieret une américaine Jennifer Douna, ont reçu six millions de dollars et le prix  « Breakthrough 2015 in Life Sciences », créé par Google et Facebook. Ils contribuent au développement des entreprises et créent des emplois en Europe. 

Au lieu de s’opposer à eux, la voie de la croissance est d’engager la même dynamique de créativité et de s’appuyer sur elle pour construire en Europe des géants et contribuer à notre tour à cette explosion au service de l’humanité. 

Or, on constate l’absence d’harmonisation des cadres juridiques et des règles fiscales favorables à la créativité, le manque d’empressement à favoriser l’esprit d’entreprise dans les écoles, les réglementations conservatrices et la faible coordination du privé et du public avec les universités Comment attirer les fonds d’investissement internationaux ? Comment ouvrir l’épargne au capital risque et créer des fonds spécifiques européens à la hauteur des enjeux ? Comment créer une place de marché aussi forte que le Nasdaq pour permettre aux start ups de trouver des partenaires de sortie ? Voilà des questions majeures que la Corée du sud, avec son « Plan pour l’économie créatrice », s’est posée, en 2013. Elle a pris des mesures spectaculaires pour y répondre où se mêlent subventions pour les investissements de 9 pour 1 avec garantie de l’Etat, réseau de 17 « centres pour l’économie créative », partenariat avec les géants coréens du web, cluster pour le développement avec 63 milliards de dollars.

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace », c’est ce qui manque le plus aux Européens qui devraient abandonner leur vision technocratique et son corollaire, la réaction populiste. La condition première de la croissance est de libérer la créativité. 

 

Interview Francophone : Précisément, quelles sont les chances pour une DARPA EUROPEENNE  ? 

 

Yves ROUCAUTE : Une des questions majeures en Europe est celle du ruissellement. Comment conduire les sommes disponibles en Europe, et elles sont considérables, vers les innovations plutôt que vers la rente ou le maintien de productions humaines non créatrices? Je trouve très positif qu’une centaine de centres de recherche, de groupes et de start-ups, d’origine française et allemande, aient appelé ensemble à créer une agence de l’innovation en Europe, le JEDI, nom issu de Star Wars. 

Il s’agit, dans leur cas, d’essayer de financer des projets disruptifs à partir de fonds publics selon un modèle américain qui s’est montré efficace, celui de la « Defense Advanced Research Projects Agency », ou « DARPA ». Une Agence qui dispose d’un financement public et se situe comme intermédiaire entre le ministère américain de la défense et les innovateurs, avec environ 200 employés répartis en 6 groupes, et une centaine de managers de projets. Elle a été créée dans l’urgence en 1957 pour répondre à l’avancée technologique soviétique après le lancement du premier spoutnik.  Elle a produit depuis quantité d’inventions militaires, de l’internet aux radars, de l’analyse massive des données numériques aux prothèses bioniques. Elle travaille par exemple aujourd’hui sur l’intelligence artificielle, les biotechnologies,  les instruments quantiques etc.

Peut-on obtenir en Europe, le même ruissellement qu’aux Etats-Unis ? Pas certain. Les pesanteurs me semblent très lourdes et l’environnement n’y est guère favorable. L’objectif de la DARPA est de contribuer à la sécurité nationale et, pour cela, le ministère de la défense américain a accepté de déléguer. Seule l’Agence oriente les financements reçus vers les entreprises et les laboratoires de son choix sans pré-contrôle administratif. À la fin, la DARPA autorise les universités et les entreprises qui ont créé ces innovations à les utiliser à leur profit. Ce type de délégation qui met sa confiance dans les individus, chercheurs et chefs d’entreprise, est peu dans l’esprit bureaucratique français ou européen. La souplesse de la DARPA et son autonomie est à l’opposé du monde européen où chaque projet européen financé demande la présence de représentants de 9 pays et, dans une vision étriquée, le retour sur investissement, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis où l’on sait que sur 5 projets de recherche 1 seul aboutit. 

L’importance même du budget alloué montre la volonté des politiques américains d’assurer le ruissellement sans s’embarrasser de considérations de lobbys, des résistances administratives, des jeux de pouvoir locaux et nationaux. Le budget de JEDI serait de 230 millions d’euros. Celui de la DARPA, pour 2019, est de 3,44 milliards de dollars. En un an, il a augmenté de 270 millions d’euros ! 

Ce projet JEDI est pourtant le bon chemin, et les initiateurs ont raison de ne pas attendre un accord franco-allemand pour avancer, appuyé sur les régions à condition de ne pas tomber dans le travers habituel technocratique en mésinterprétant la DARPA. La DARPA n’est que l’un des éléments du système de créativité disruptive américain évoqué précédemment, avec la fiscalité, les modes de financement et, surtout, la confiance dans la créativité individuelle. Avec le bon état d’esprit, pour gagner le pari de la concurrence, il faudrait des dizaines de JEDI qui naissent. Sinon, dans quelques années, le JEDI deviendra une légende.

 

Interview Francophone : Quels impacts positifs sur les parties prenantes et sur les territoires d'une politique d'innovation de rupture comme réponse aux problèmes environnementaux ?

 

Yves ROUCAUTE : Si des processus humains sont néfastes à la vie humaine, il faut s’en inquiéter, sinon, qu’importe. La planète d’accord, l’humanité d’abord.  Contre cette écologie punitive qui veut associer sciences et malheur, c’est bien du côté des innovations que se trouvent toutes les solutions, y compris celle qui est aujourd’hui centrale en Europe, de l’aménagement du territoire. Ce n’est pas en revenant au char à bœufs que l’on va régler la pollution automobile mais par les véhicules électriques autonomes qui, demain, seront sur coussins d’air, comme il s’en produit déjà, ce qui éliminera aussi routes goudronnées et pneumatiques. Ce n’est pas en recréant bureaucratiquement des centres postaux, des hôpitaux, des lieux de rencontres dans les territoires où ils ont disparu que l’on revivifiera les zones périurbaines et les campagnes mais en créant des postes virtuelles, des moyens d’intervention médicale à distance et en multipliant les réseaux sociaux. Le réaménagement du territoire doit s’organiser à partir des innovations technologiques et en les stimulant, pas en les oubliant. Il n’est aucune question environnementale qui ne trouvera sa solution par le progrès. 

Je sais le culte de la nature, venu du néolithique. Pour avancer sur les questions environnementales, il faut d’abord refuser le point de vue de base des archéo-écologistes. L’épuisement des ressources de la planète est un mythe : l’énergie est inépuisable. C’est aussi cela la découverte des Temps contemporains. 

Avec l’aventure des nanotechnologies, l’idée même de production est bouleversée. Pour fabriquer un objet en silex biface, nos ancêtres prenaient du silex et le frappaient pour le ciseler. A l’arrivée, il y avait des déchets, un objet et le rocher en silex était diminué. Ce fut le mode de production durant des millénaires. Avec la découverte des atomes au niveau du nanomètre (1 × 10−9 m), puis en descendant plus loin encore au niveau du yoctomètre (1 × 10−24m), nous découvrons un monde merveilleux où se découvrent des champs d’énergie immenses, les quarks, les anti quarks, les leptons. Une énergie inépuisable. Nous pouvons ainsi détricoter notre silex jusqu’à ses éléments infiniment petits, jusqu’à ses atomes, puis construire à partir d’eux une quantité infinie quantité d’objets, différents du silex initial et sans aucun déchet. C’est le « bottum up ». Ordinateurs quantiques, moteurs biométriques, microfibres, micoplastiques, nanofils, nano-plots, nanotubes de carbone, la voie est ouverte pour construire à la demande matériaux, végétaux, vivants même, sans risque de pénurie pour ceux qui craindraient d’être les oubliés de la croissance. La feuille de lotus sortie de l’eau sort-elle sèche ? Son étude montre à sa surface une nanostruture sur laquelle glissent les gouttes. Les chercheurs s’en inspirent pour construire des verres hydrophobes pour les véhicules et les lunettes. La société Gingko Biowork, créée par Jason Kelly, peut déjà produire végétaux, mobiles téléphoniques ou parfum de rose indifféremment.  À partit des atomes de silex, tout sera bientôt possible,  maisons, films antibactériens, valves, pompes cardiaques, tables, fusées et nourriture. C’est une question de temps.

Et plus nous irons vite, mieux nous protègerons notre environnement, à la façon de cette nourriture créée en laboratoire qui a les mêmes éléments et donc la même saveur que la viande mais qui évite la pollution par les défections animales. C’est pourquoi les archéo-écoloigites qui sont les ennemis du progrès sont aussi ceux de l’environnement. Ion ne souffre pas de trop de progrès mais de pas assez. 

Quant à la question du réchauffement climatique, elle appelle la même réponse. Les sciences sont la solution et non le problème. 

D’ailleurs, il m’inquiète mais moins que le refroidissement. Depuis 800 000 ans se succèdent périodes de glaciation et interglaciaires. Notre période interglaciaire, l’holocène a commencé il y a 12 000 ans. Durant 110 000 ans, la terre, de Moscou à New York était recouverte par 1500 mètres de glaces, la mer était plus basse de 120 mètres, les tempêtes de sable frappaient l’Asie du nord. Selon les chercheurs de Cambridge, la prochaine glaciation aurait dû déjà arriver. Un retard salvateur, d’après l’institut de Postdam, dû aux gaz à effet de serre. Une seule certitude : la glaciation arrivera en raison de l’inclinaison de l’axe terrestre. La Nasa et la Royal Astronomical Society ajoutent probable un Petit âge glaciaire vers 2030, avec Tamise, Seine, Rhin et Hudson gelés. Nous l’avons déjà connu au XVIIème siècle. Rappelons que « Groenland » signifie « terre verte », en raison des pâturages d’alors. 

A long terme, la terre est condamnée quand le soleil se transformera en géante rouge, et nous serons probablement heurtés avant par un des 700 000 astéroïdes répertoriés. Grâce à sa créativité, l’humanité s’en sortira. Toutes les avancées convergent vers cela. C’est aussi pourquoi je n’ai aucun culte de cette terre marâtre envers l’humanité au point où si nous cessions de la transformer nous ne pourrions pas y survivre. Tout lcnverge, toutes les sciences et c’est  leur sens caché, vers un départ un jour pour la survie de l’humanité. À cet égard, je partage l’optimisme joyeux de Constantin Tsiolkovski, inventeur de l’astronautique, « la terre est le berceau de l’humanité mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau » (rires).