Coeur roumain

et valeurs européennes pour soutenir

les  intérêts communs

des européens 

 

Interview en exclusivité

(pour l'édition spéciale 2018 VISIONNAIRES DU 21e siècle) 

avec

Corina Cretu

commissaire européenne à la politique régionale

 

par Ingrid Vaileanu 

Interview Francophone : Quel est le rôle des régions pour l’Europe de l’innovation ?

Corina Cretu, commissaire européenne à la politique régionale : 

L'Union européenne est aujourd'hui un leader mondial de la recherche dans de nombreux domaines, pourtant elle reste fracturée en matière d’innovation : la plupart des régions, y compris dans les États membres les plus développés, sont à la traîne en termes d'investissements et de performances en recherche et innovation. Ces faiblesses dans la diffusion de l'innovation expliquent en partie la lenteur de la croissance de la productivité globale de l'Europe. 

Nous devons donc aider davantage les régions à investir dans les créneaux où elles occupent une position concurrentielle, et favoriser ainsi l'innovation, la résilience et la croissance nécessaires, afin que la mondialisation devienne un atout pour elles. C'est ce que nous appelons la spécialisation intelligente; introduite en 2014 dans tous les programmes de la politique régionale, elle a prouvé son efficacité en permettant d'améliorer la manière dont les régions conçoivent leurs stratégies d'innovation, en y associant étroitement les entreprises locales et les chercheurs. Elle a également stimulé la coopération interrégionale dans le développement de nouvelles chaînes de valeur au-delà des frontières.

La Commission a prolongé cette expérience positive, en lançant deux projets pilotes opérationnels cette année.

D’une part, un soutien sur mesure à dix régions et deux Etats-membres en transition industrielle. En aidant ces régions-pilotes à "se réinventer économiquement", l'objectif est de stimuler leur capacité d'innovation, de supprimer les obstacles aux investissements et de faire face aux mutations industrielles et sociétales. A la fin de cette période-pilote, nous partagerons les enseignements avec d'autres régions européennes elles aussi confrontées à la désindustrialisation et les changements technologiques.

Le deuxième projet pilote consiste en un soutien aux activités d’expansion et de commercialisation de huit partenariats interrégionaux dans des secteurs prioritaires tels que la bioéconomie, la cybersécurité, l’économie circulaire ou encore l’impression 3D. 

L’expérience acquise à ce jour avec l’approche de spécialisation intelligente dans les régions, ainsi que les deux projets pilotes, constitueront des contributions utiles pour la préparation de la politique de cohésion après 2020. Dans la proposition que j'ai présentée fin mai, il est prévu que la majeure partie des investissements du Fonds européen de développement régional (FEDER) et du Fonds de cohésion soutiendra directement l'innovation, les petites et moyennes entreprises, les technologies numériques et la modernisation industrielle. 

En fait, la spécialisation intelligente a vocation à être appliquée encore plus largement et à devenir un instrument intégré, permettant d'aider l'ensemble des régions à tirer parti des changements issus de la mondialisation.

Interview Francophone :  Quel rôle de la Roumanie dans l`évolution de l'UE? 

Corina Cretu, commissaire européenne à la politique régionale :

La Roumanie a rejoint la famille européenne le 1er janvier 2007. La ville de Sibiu est devenue alors capitale européenne de la culture, ce qui constitue une reconnaissance du fait que la Roumanie est partie intégrante de l’Europe, de par sa culture et son histoire. Mais surtout, comme tous les autres Etats membres, elle enrichit la construction européenne par la diversité de son patrimoine, son héritage, ses ressources naturelles et son évolution moderne. 

De quel héritage et évolution moderne s’agit-il ? Peuple latin dont la langue a évolué pour englober des influences slaves et orientales. Panachage de régions, chacune avec son histoire, qui ont fini par devenir une nation. Une longue histoire de frontières, partie intégrante et en même temps en marge des grands ensembles politiques du continent. Réapprentissage accéléré de la démocratie et de l'économie de marché, et une avancée tangible vers l'intégration européenne. La Roumanie est ainsi un exemple vivant de la diversité dans l’unité, forgé à travers l’histoire et parfois malgré les aléas de l’histoire. 

La Roumanie apporte sa contribution aussi au niveau de la relance économique de l’Union européenne. Avec une croissance annuelle de 7 %, elle est le pays européen qui a connu la croissance la plus rapide en 2017. Outre toutes les ressources importantes dont dispose le pays et l’essor économique visible de ces dernières années, bénéfique pour le pays et pour l’Union, la Roumanie apporte aussi énormément à l’Union européenne en termes d'héritage culturel. La contribution de la Roumanie à la culture européenne est très importante, avec des théoriciens et philosophes comme Emile Cioran et Mircea Eliade, des auteurs comme Eugen Ionescu, des sculpteurs comme Constantin Brancusi ou des musiciens comme George Enescu. 

En plus, la Roumanie est un pays d’ouverture en Europe, notamment aux langues européennes. Ainsi et par exemple, le français est la seconde langue étrangère. La tradition francophone en Roumanie est soutenue, renforçant les liens entre la Roumanie et les Etats membres francophones.

Ce partenariat est bénéfique autant pour l’Union européenne que pour la Roumanie, tenant compte du fait que par exemple, la politique européenne de cohésion est une source majeure de financement des investissements contribuant au développement régional. Ainsi, le Fonds européen de développement régional et le Fonds de cohésion ont contribué à hauteur de 25 % des investissements publics en Roumanie. Ces investissements ont soutenu la construction et la modernisation d'infrastructures, ainsi que des projets de recherche et d'innovation, de santé et d’éducation, juste pour mentionner quelques-uns des domaines clé d’investissement de l’Union européenne. 

Dans ce contexte de collaboration et de soutien réciproques, la Roumanie a démontré à maintes reprises être un partenaire fiable à l’intérieur de l’Union. La Roumanie veut une Union plus forte, capable d’agir en tant qu’acteur global et qui puisse parler d’une seule voix sur la scène internationale. De la sorte, au sein de la Commission européenne, au cours des deux dernières périodes budgétaires, la Roumanie s’est notamment vu confier deux des portefeuilles les plus importants du budget européen: la politique agricole commune (2007-2013) et la politique régionale (2014-2019). 

La Roumanie n’aura aussi cessé de montrer son engagement européen. Et je suis sûre que cet engagement redoublera d’énergie, notamment à l’occasion de sa présidence du Conseil de l’Union européenne au cours du 2ème semestre de l'année 2019.

Interview Francophone : Quelle est votre meilleure expérience professionnelle en tant que Commissaire qui peut inspirer les générations des européens et quels sont les projets qui vous tiennent à coeur ? 

Corina Cretu, commissaire européenne à la politique régionale : 

Après près de quatre ans de mandat il est impossible de choisir une parmi des dizaines d'expériences professionnelles qui peuvent inspirer la jeunesse européenne. Je pense avant tout que l'existence même de l'Union, le fonctionnement de ses institutions est en soi une expérience unique. En dépit des critiques adressées à l'Union européenne, il faut se souvenir que c'est un projet unique dans l'histoire de l'humanité; jamais par le passé des états indépendants, souverains, ont volontairement décidé – et réussi! - de mettre ensemble leurs ressources pour travailler ensemble via des institutions communes. 

L'histoire de l'Europe à travers les siècles, c'est avant tout l'histoire de peuples qui se font la guerre, qui cherchent à se détruire l'un l'autre; l'histoire de l'UE depuis sa création, c'est l'histoire de peuples qui collaborent pour protéger l'environnement et le climat, pour offrir des transports et des aliments plus sûrs, pour faire face ensemble aux défis mondiaux.

En tant que Commissaire, je l'ai vu directement via l'aide de l'Europe à tant de régions dévastées par des catastrophes naturelles, en Grèce, en Italie, Portugal et ailleurs. Je l'ai vu via des projets de la politique régionale tels les tunnels Tempi en Grèce ou des projets sociaux tels des crèches et des écoles construites dans des quartiers défavorisés, sans parler de tante de projets dans mon pays, la Roumanie où le besoin d'infrastructure lourde (routes, chemins de fer, accès à l'eau…) est aigu.

J'ai parlé à ces gens qui ont tout perdu dans des tremblements de terre, des feux de forêt ou des inondations, et j'ai pu voir quelle aide l'Union leur apportait; j'ai visité ces hôpitaux ou écoles construits grâce aux financements européens et j'ai vu combien ils améliorent la vie de tant d'Européens; j'ai visité ces "hubs" technologiques créés grâce à la politique de cohésion de l'UE et qui ont fait revivre des régions frappées par la mondialisation. 

Tous ces exemples doivent nous inspirer, jeunes et moins jeunes Européens, à défendre l'Europe. Pour notre avenir à tous.

Interview Francophone :  Quel est votre conseil pour les jeunes roumains et européens? 

Corina Cretu, commissaire européenne à la politique régionale : 

Pour autant que quiconque puisse se targuer de donner des conseils, je leur dirais à tous avant tout de ne pas écouter les sirènes qui veulent diviser l'Europe; le 21e siècle est et sera mondial, global, et aucun Etat européen, même les plus grands, n'est de taille à faire face, seul aux nombreux défis qui sont face à nous. Pour utiliser une métaphore, je dirais qu'il est évident qu'il est plus facile de gagner un match de football pour une équipe de onze joueurs que pour un joueur seul sur la pelouse!

Je les encouragerais aussi à voyager, à étudier et travailler partout en Europe afin de découvrir qu'il y a plusieurs façons différentes d'aborder un problème. Découvrir un autre mode de vie, d'autres cultures et langues ouvre l'esprit et facilite les contacts avec d'autres personnes, ce qui deviendra de plus en plus nécessaire à l'avenir.

Aucun pays ne s'est jamais renforcé en se refermant sur lui-même; regardez l'histoire: on ne gagne qu'en s'ouvrant au monde, en abattant des murs plutôt qu'en les érigeant. L'Union européenne c'est avant tout un projet de valeurs: l'égalité, une vie digne pour tous, la solidarité et la tolérance… Si les générations de demain reprennent ces valeurs à leur compte, l'Europe aura un bel avenir devant elle.